Portrait - De l'importance de travailler ensemble

Pour Florent Francoeur, président-directeur général de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés, la crise économique représente un défi additionnel à relever pour les conseillers.
Photo: Jacques Grenier Pour Florent Francoeur, président-directeur général de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés, la crise économique représente un défi additionnel à relever pour les conseillers.

Dans la perspective d'une crise financière dont personne n'est en mesure de prévoir l'ampleur, mais qui cause déjà de plus en plus de dégâts, l'année 2009 va sans doute mettre à l'épreuve la solidité des rapports généralement harmonieux qui se sont développés au Québec depuis les années 1980 entre les employeurs et les travailleurs. Plus de 90 % des travailleurs croient que la crise économique mondiale aura un impact négatif sur les emplois au Québec, révélait en octobre dernier un sondage commandé par l'Ordre des conseillers en ressources humaines agréés (CRHA).

«Il est évident que la crise peut affecter l'optimisme des travailleurs. D'où l'importance des employeurs de bien communiquer avec leurs employés et de bien leur faire connaître la position de l'organisation face au ralentissement économique. Ils doivent éviter les rumeurs et les craintes non fondées. qui sont des sources de stress non productives», déclarait alors Florent Francoeur, président-directeur général de l'Ordre des CRHA. Depuis deux mois, les mauvaises nouvelles concernant la situation de l'économie et du travail dans le monde ont continué de s'accumuler.

Où en est-on en cette fin d'année dans les rapports patronaux-syndicaux? Va-t-on retourner bientôt à l'époque des grands affrontements? «Oui, il y a des tensions, mais c'est plus une inquiétude. Les gens comprennent que la production ralentit et ils se demandent comment les entreprises vont gérer cela. Par des mises à pied? Par de la formation?», répond M. Francoeur, confiant que les bons rapports patronaux-syndicaux vont résister aux effets combinés de deux crises mondiales en même temps, celles de la finance et de l'économie.

Sa confiance s'appuie sur une perception de la réalité qu'il résume dans les termes suivants: «À l'époque des grandes grèves, dans les années 1970, on en était à établir des règles, on faisait l'histoire. Nous en sommes à une autre étape maintenant. Les sondages montrent que les syndicats veulent davantage la conciliation du travail et de la vie de famille. On est dans le fignolage. Les gens sont plus scolarisés, lisent les journaux, s'informent. Ils s'inquiètent et veulent savoir comment l'organisation va procéder, et se demandent comment il serait possible de travailler ensemble.»

À ses yeux, la preuve la plus évidente de cette attitude est l'existence de fonds de travailleurs. «Le Fonds de solidarité FTQ aurait été impensable dans les années 1970. Aujourd'hui, les employés sont à deux mains dedans pour essayer de sauver les entreprises. Ce sont eux qui avancent de l'argent disponible pour aider les entreprises à surmonter leurs difficultés. Cela témoigne d'une maturité. Il y a encore des griefs et des grèves, mais on en est plutôt à l'ère du dialogue.» Justement, l'Ordre du CRHA prépare un colloque qui aura lieu au début de février prochain, sur le thème de la gestion de crise, et qui s'adresse non seulement à ses membres, mais aussi au public en général.

D'ailleurs, pour les conseillers en relations humaines (RH), cette crise présente un défi additionnel à relever. «La démographie va nous rattraper en 2011, alors que de plus en plus de gens vont prendre leur retraite. Il faudra trouver le moyen de garder les bons employés, en plus d'en trouver de nouveaux», souligne M. Francoeur, qui ajoute que l'arrivée de la crise pourrait être une occasion pour les conseillers en RH d'intervenir. «Ne pourrait-on pas profiter de l'accalmie provoquée par la crise pour former notre monde? C'est le temps de faire du coaching», suggère-t-il.

Une profession qui évolue

Si les relations entre patrons et travailleurs ont évolué au fil des récentes décennies, il en est de même pour la profession des conseillers en relations humaines. Dans le cas d'une telle crise il y a 20 ans, dans les entreprises touchées, les conseillers en RH auraient été, pour ainsi dire, laissés de côté. Le service des finances se serait occupé de régler la question des avantages sociaux et les avocats se seraient occupés des relations de travail. M. Francoeur rappelle que cette profession est relativement jeune. Au début, c'était le service de la paye. Puis, avec la Deuxième Guerre mondiale et l'industrialisation, sont venues les relations industrielles. L'évolution s'est poursuivie au rythme des changements dans la société et des lois. Il y a eu d'importantes transformations dans les lois du travail, il y a eu le 1 % de la masse salariale réservé à la formation des employés, les mesures concernant la santé et la sécurité au travail, la loi concernant le harcèlement psychologique, etc. Bref, le rôle des conseillers en relations humaines s'est grandement complexifié, si bien qu'aujourd'hui une entreprise qui a 150 employés ou plus a normalement au moins une personne affectée aux relations humaines. Le ratio habituel est d'un conseiller pour 100 employés.

Dans le contexte économique et démographique actuel, les conseillers en RH ont sur leur table deux gros dossiers. Il y a d'abord les fonds de pension, dont la valeur diminue à vue d'oeil, une préoccupation importante pour les travailleurs qui vont prendre leur retraite dans deux, trois ou quatre ans.

Par ailleurs, le recrutement de nouveau personnel est devenu beaucoup plus difficile qu'il y a 10 ou 15 ans: «Auparavant, on recevait 2000 curriculum vitae, on accordait 15 entrevues et on en retenait deux pour les présenter au patron, qui faisait le choix final.» De nos jours, c'est beaucoup plus difficile. Il arrive même que des postes soient ouverts et que personne ne réponde à l'appel. La crise rend les gens qui ont déjà un emploi «plus frileux, moins mobiles». On a vu récemment ADF aller faire du recrutement en Allemagne, et depuis des mois Bombardier a lancé un appel mondial pour recruter des ingénieurs hautement spécialisés.

Dans certaines entreprises, le patron se pose la question: «Comment se fait-il qu'on ait du mal à recruter du monde?» Et la réponse est: «C'est parce qu'on n'est pas reconnu comme une bonne entreprise, qu'il y a un problème avec la rémunération, etc.» Quand le patron comprend que tout est en place, les usines, la formation administrative et technique, les contrats et l'argent, mais qu'il y a pénurie d'employés, les gens des ressources humaine sont rapidement amenés près du centre décisionnel dans l'entreprise.

Courant inverse

Il y a cinq ou six ans, il y avait une mode de recourir à l'impartition pour la rémunération et les avantages sociaux. Il y a maintenant un courant inverse de ces fonctions vers l'interne. On constate par ailleurs que de plus en plus de gens en RH ont pour rôle en permanence d'aider les cadres intermédiaires ou chefs d'équipe qui sont directement en contact avec les employés dans les usines, d'aider ceux qui ont des problèmes de gestion de personnel.

Au fil des ans, l'Ordre des CRHA a lui-même beaucoup évolué. M. Francoeur y est p-d.g depuis 15 ans, alors qu'il y avait l'Ordre et une association pour représenter les conseillers. Il a réussi à rallier un noyau important d'entre eux à l'idée de fusionner l'Ordre et l'association, ce qui fut fait en 1997. Il y avait alors 2200 membres. M. Francoeur a par ailleurs voulu considérer l'Ordre comme une entreprise qui offre des services, en plus de se pencher sur les cas de déontologie.

L'Ordre des CRHA est l'un des 22 ordres «à titre réservé», c'est-à-dire auxquels on est libre d'adhérer ou pas, contrairement, par exemple, à l'Ordre des médecins ou des avocats, où l'adhésion est obligatoire. Comme dans les autres ordres, on peut porter plainte et l'Ordre a un syndic et un comité de discipline. Donc, pour conserver et attirer de nouveaux membres, il fallait offrir des services (formation, information, représentation) et mieux positionner l'Ordre auprès des organismes gouvernementaux, des associations de ressources humaines et du grand public. Selon M. Francoeur, l'Ordre des CRHA a un statut d'indépendance pour des raisons évidentes, puisque ses membres proviennent tant du côté patronal que syndical, mais aussi du monde universitaire et gouvernemental.

Le budget annuel de l'Ordre, qui était de 400 000 $ en 1992, dépasse les huit millions cette année et les cotisations qui n'ont pas augmenté ne comptent que pour 40 % des revenus, en comparaison de 90 % dans le cas des 44 autres ordres professionnels (volontaires ou non). Le nombre de membres est de 9000 et il y a, en plus, 9000 clients externes. Cet Ordre a obtenu en 2005 ainsi que cette année le Grand prix québécois de la qualité. M. Francoeur a reçu personnellement divers honneurs et a été président de la World Federation of Personnel Management Association de mai 2006 à avril 2008.

Il y a quatre voies possibles pour devenir un conseiller en RH. Le bac est obligatoire pour faire partie de l'Ordre. Ce peut être un bac en relations industrielles, un bac à temps plein en gestion des ressources humaines à l'UQAM, un bac en administration, option ressources humaines, ou alors une autre formation, par exemple en psychologie industrielle ou comme avocat spécialisé en droit du travail, avec une expérience en relations humaines.

Selon M. Francoeur, il y aura une pénurie des spécialistes en RH, comme dans la plupart des autres professions. «Nous essayons d'attirer les étudiants, car les perspectives d'emploi sont excellentes.»

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