En 2008, un dur retour à la réalité

Un cours du pétrole qui explose avant de piquer du nez, un secteur immobilier qui s'effondre aux États-Unis, des banques en difficulté comme jamais, des taux d'intérêt en chute libre, un dollar canadien qui passe des mois à parité avec la devise américaine et qui dégringole, l'annonce d'une récession aux États-Unis et au Canada... Appelés à décrire l'année 2008, les économistes s'entendent sur une chose: rarement une conjoncture économique aura changé aussi vite en 12 mois.

«L'économie canadienne a connu une de ses pires années de la dernière décennie, résume Dale Orr, économiste chez Global Insight, à Toronto. Et en 2009, ce sera pire.»

Il y a un an, par exemple, bon nombre d'économistes évaluaient à environ 50 % les risques d'une récession aux États-Unis. Le secteur immobilier s'effondrait et les institutions financières commençaient à lever le voile sur des pertes importantes, mais il était encore possible de l'éviter, disaient certains économistes. Et au Canada, qui profitait de la flambée des prix du pétrole, quiconque parlait de récession avait intérêt à ne pas être trop sensible aux critiques.

Cela ne tient plus.

Non seulement l'autorité compétente en la matière aux États-Unis, le National Bureau of Economic Research, a récemment déterminé que la récession a commencé en décembre 2007, mais l'économie canadienne vient elle-même d'amorcer sa propre contraction, croit la Banque du Canada.

«Bien que l'économie canadienne ait évolué en gros conformément aux attentes durant l'été et au début de l'automne, elle entre à présent en récession sous l'effet de la faiblesse de l'activité économique mondiale», a déclaré la banque centrale il y a deux semaines en annonçant une baisse du taux directeur. Et voilà. En quelques mots, la banque centrale confirmait ce que tout le monde avait commencé à présumer.

Mais il y a plus que l'émergence d'une récession.

«L'année 2008, c'est celle où les gens se sont aperçus de l'ampleur du levier dans l'économie et chez les institutions financières, et l'ampleur de l'intégration entre l'économie réelle et les marchés financiers», dit l'économiste en chef de la Financière Banque Nationale (FBN), Stéfane Marion.

Cet effet de «levier» auquel il fait référence est l'endettement massif des établissements financiers et des consommateurs américains, un endettement qui devait à la fois maximiser les profits pour les uns et maximiser la consommation pour les autres. On a pris trop de risques, dit M. Marion, et le désendettement auquel doit se prêter tout le monde est d'une ampleur sans précédent.

«Il est relativement extraordinaire qu'on ait réussi à garder une économie mondiale à flot malgré la crise du crédit. Je lève mon chapeau aux autorités, qui ont été lentes à reconnaître la situation mais qui ont mis les bouchées doubles quand le temps est venu», ajoute M. Marion.

Les banques centrales ont pris tous les moyens pour faire en sorte que le marché du crédit continue de fonctionner, du moins en partie. Et on s'est attaqué aux taux d'intérêt.

La Réserve fédérale américaine, qui a graduellement délaissé l'inflation pour se concentrer sur la croissance économique, a fait passer son taux directeur de 4,25 % à une fourchette se situant entre zéro et 0,25 %, du jamais vu. À la Banque du Canada, on est passé là aussi de 4,25 % à 1,50 %.

À la décharge des banques centrales, l'année n'avait pas si mal commencé. L'économie canadienne a connu une décroissance de -0,6 % au premier trimestre, suivie de deux trimestres de légère croissance (0,6 % et 1,3 %). Maintenant, tout le monde attend les données du quatrième trimestre. Pour l'année 2008 dans son ensemble, Global Insight prévoit une croissance finale de seulement 0,7 %, comme la FBN. En 2009, ce sera neutre ou négatif, selon les économistes.

Aux États-Unis, l'économie s'est repliée de 0,2 % au quatrième trimestre de 2007, repli qui a été suivi de poussées de 0,9 % et de 2,8 %. Mais cela s'est de nouveau corsé au troisième trimestre 2008, avec une décroissance de 0,5 %.

L'économie canadienne n'a pas toujours suivi les États-Unis dans leurs glissements récessionnistes. En 2001, par exemple, le Canada s'en est tiré indemne.

Mais le Canada n'est pas à l'abri de ce qui se passe ailleurs, surtout quand il s'agit du partenaire économique qui achète 85 % de ses exportations. Après des années d'excès bancaires, de prêts à faible taux offerts à n'importe qui, de consommation à crédit et d'illusions immobilières, l'économie américaine s'est heurtée à un mur. Et le monde, malgré tous les efforts déployés, n'a pu se protéger de la secousse.

«L'économie canadienne a résisté jusqu'en septembre, dit l'économiste en chef du Mouvement Desjardins, François Dupuis. C'est comme s'il y avait un décalage. Aux États-Unis, ça s'effondre littéralement, mais ici, la contraction semble moins violente.»

En effet, la création d'emplois n'est pas forte, mais elle n'est pas au neutre non plus. De janvier à novembre 2008, l'économie canadienne a créé 133 000 emplois, une hausse de 0,8 %. Pour la même période en 2007, on avait vu l'apparition de 361 000 postes, pour une croissance de 2,2 %.

Dans la foulée, le taux de chômage est passé de 5,8 % à 6,3 % au Canada, et de 6,8 % à 7,1 % au Québec. Ces données peuvent être trompeuses car certains créneaux spécifiques, dans le secteur manufacturier notamment, continuent de saigner.

Le point tournant de l'année, selon M. Dupuis, a eu lieu le 15 septembre avec la faillite de Lehman Brothers, que la Réserve fédérale américaine a refusé de secourir sous prétexte qu'il fallait tracer une ligne dans le sable. Autrement dit, la Fed a dit aux banques que le gouvernement n'allait plus leur venir en aide chaque fois qu'elles sont en difficulté.

Comme les autres banques d'affaires — Bear Stearns, Merrill Lynch et cie —, Lehman s'était embourbé dans le secteur hypothécaire, qui a connu une année brutale. Les données de novembre, par exemple, montrent que la revente de maisons et de condos a plongé de 9 % alors que le prix médian a reculé de 13 %, probablement la pire chute depuis les années 30.

Certes, au Canada, le marché immobilier a vécu des baisses de prix dans certaines régions, notamment dans les secteurs où les prix avaient grimpé très rapidement, mais cela n'a rien à voir avec le marché américain.

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