L'empire Rogers perd son fondateur

La disparition des bâtisseurs d'empires laisse rarement indifférent, et le décès de Ted Rogers, qui a rendu l'âme à l'âge de 75 ans, n'a pas fait exception hier: alors que certains témoignages évoquaient son dynamisme, des internautes se livraient à une charge à fond de train contre la compagnie et ce qu'ils perçoivent comme son rôle dans la faible concurrence qui continue d'affliger le secteur des télécommunications.

M. Rogers, qui cherchait principalement à rebâtir l'entreprise familiale disparue après la mort de son père, inventeur de la radio électrique, s'est éteint dans la nuit de lundi, entouré de sa famille. Il était atteint de problèmes cardiaques. Il laisse dans le deuil son épouse, plusieurs enfants et petits-enfants de même qu'une entreprise aux revenus annuels de 10 milliards.

Unique en son genre

«Ted Rogers était un homme unique en son genre», a dit dans un bref communiqué Alan Horn, président du conseil de Rogers Communications et chef de la direction intérimaire. «D'une station de radio FM, il est parvenu à bâtir un empire: le plus important fournisseur de service sans fil, de câble et d'édition au pays.»

«C'était un entrepreneur hors du commun, et il n'y en a pas beaucoup comme lui au Canada», a dit Pierre Karl Péladeau lors d'un bref entretien. «Il s'est battu toute sa vie, et plusieurs ont pensé que ses projets étaient des rêves. Mais c'était un visionnaire qui a exécuté une stratégie bien élaborée, a su prendre des risques et a été bien récompensé.»

M. Péladeau avait des rapports «courtois» avec M. Rogers, mais a croisé le fer avec lui en 2000, lorsque Quebecor s'est associé à la Caisse de dépôt et placement pour acquérir Vidéotron, laquelle avait déjà signé une entente de fusion avec Ted Rogers. Les deux hommes ont vite divergé d'opinion quant à la nature de la transaction, que M. Rogers décrivait comme «familiale» (entre Rogers et la famille Chagnon, propriétaire de Vidéotron), alors que M. Péladeau faisait valoir la présence d'autres actionnaires qui avaient leur mot à dire (comme la Caisse de dépôt).

En 2005, cinq ans après que Ted Rogers eut perdu la bataille pour Vidéotron aux mains de Quebecor, il avait fallu six mois de harcèlement auprès de sa vice-présidente pour qu'il accepte de s'asseoir en tête-à-tête pour discuter de la défaite. Pour avoir été écarté de la transaction, Rogers avait reçu une indemnisation de 241millions. Ted Rogers était étonnamment candide.

«Lorsqu'un propriétaire local est disponible pour diriger une entreprise de télécommunications dans une région donnée, il devrait normalement avoir la priorité», avait-il déclaré au Devoir. «Je ne crois pas que quelqu'un de l'extérieur, à compétences égales, puisse faire mieux.»

André Chagnon, qui a fondé Vidéotron en 1964, a été élogieux. «Pour lui, les risques, ça n'existait pas», a-t-il dit depuis la Floride. «Il comprenait tout le potentiel de l'industrie des télécommunications.»

Présence au Québec

D'abord mince, la présence de Rogers au Québec est devenue incontournable, tant dans la commandite (le tennis), la propriété des magazines Maclean Hunter (comme L'actualité et Châtelaine) et la guerre de tranchées contre Bell Mobilité dans le sans-fil. Une source a dit que M. Rogers venait à Montréal environ deux fois par année et se souvenait facilement des noms des employés.

La pierre d'assise du sans-fil chez Rogers repose sur les origines de Cantel, un fournisseur national fondé en 1983. Cantel était détenue à 30 % par Télémédia (Philippe de Gaspé Beaubien), à 30 % par la famille Belzerg, de Vancouver, à 20 % par Rogers et à 20 % par de petites compagnies. Au fil du temps, Rogers a fini par en prendre le contrôle.

«Pionnier, novateur, visionnaire et philanthrope, M. Rogers a réussi tout au long de sa vie à transformer le monde des médias, des télécommunications, des sports et de la culture au Canada», a écrit CBC/Radio-Canada dans un bref communiqué. «M. Rogers laisse au Canada une marque indestructible. Il nous manquera beaucoup, et nous ne l'oublierons jamais.»

Les forums de discussion sur Internet, toutefois, présentaient un intrigant mélange d'opinions au sujet de M. Rogers et de ce qu'il laisse en héritage. «Ted Rogers dirigeait une entreprise qui méprise ses clients [...] et qui se montre intransigeante face à ceux qui critiquent les tarifs et les prix de l'iPhone», a écrit un lecteur du site du Globe and Mail.

La compagnie doit chercher un successeur à M. Rogers. Son fils, Edward Rogers, 39 ans, dirige présentement les activités de câblodistribution.

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