Le spectre de la déflation japonaise hante les Américains

Washington — Une bulle immobilière qui éclate, des créances douteuses qui sapent l'ensemble du système financier, une croissance qui s'évapore: l'enchaînement ayant conduit l'économie américaine à une baisse des prix rappelle étrangement celui qu'a connu le Japon à partir de 1990.

Il est d'ailleurs bien compris du président de la Réserve fédérale américaine Ben Bernanke, fin connaisseur de la déflation japonaise, dont il fait tout pour éviter une réédition de son côté du Pacifique. Celui-ci s'est donc lancé dans une baisse rapide des taux d'intérêt américains. Les taux japonais étaient au contraire montés au début de la crise, avant de chuter jusqu'à zéro.

La politique de M. Bernanke s'est accompagnée d'une politique de soutien très diversifiée au marché du crédit: injections de liquidités, prêts massifs aux intermédiaires financiers, achat direct de titres de dette d'entreprises. «La Fed a plus anticipé. La Banque du Japon a utilisé ces outils seulement après avoir amené son taux directeur près de zéro [après 1995]. La Fed a utilisé ces outils avant», explique Takeo Hoshi, professeur d'économie à l'université de San Diego.

«Bernanke et d'autres attribuent la crise déflationniste à des erreurs de la Banque du Japon. Mais ils sont sur le point de découvrir que la gymnastique monétaire n'est pas aussi efficace qu'ils voudraient le penser», critiquait dans le Wall Street Journal Christopher Wood, auteur d'un livre sur la bulle immobilière japonaise.

La Fed a augmenté la base monétaire (pièces et billets plus réserves des banques) de manière très brutale: à partir de la mi-septembre, elle a explosé de 63 % en moins de deux mois. Celle du Japon n'avait augmenté que de 17 % en cinq ans, de 1990 à 1995.

Malgré tout, le crédit s'essouffle. Et la démesure de la Fed n'est pas sans risque. «En 2003, en abaissant ses taux pour lutter contre la déflation, la Fed a dans un sens trop bien réussi. Beaucoup critiquent cette politique comme celle qui a créé les bulles», rappelle M. Hoshi. Même si le Japon, «trop prudent», n'a pas fait mieux, connaissant au contraire «de longues années de stagnation».

«L'erreur est possible des deux côtés. La Banque du Japon avait commis l'erreur d'être trop prudente. La Fed pourrait avoir commis l'erreur d'être trop prodigue, trop agressive. C'est une tâche très difficile d'équilibrer les deux risques», selon lui.

Par ailleurs, l'effort américain se concentre pour l'instant sur la finance. Dans une étude sur la déflation japonaise, l'agence de notation financière Standard and Poor's expliquait récemment que «l'État américain ne semble pas avoir de stratégie spécifique pour recapitaliser les entreprises en difficultés, comme les grands constructeurs automobiles. Et les leçons apprises de l'expérience japonaise suggèrent qu'il est aussi vital de soutenir les entreprises industrielles que de sauver les institutions financières».

Les initiatives américaines risquent enfin de causer un tort considérable à moyen terme au dollar, qui pourrait devenir surabondant lorsque les banques se redécideront à prêter. «De telles mesures ne vont pas résoudre le problème mais seulement l'aggraver, en ajoutant de la dette à la dette», d'après Christopher Wood.

L'État américain a été contraint de creuser son endettement. Or, cette dette est souvent dénoncée comme source d'instabilité de la croissance mondiale. Les Japonais, devenus allergiques au risque, ont en effet massivement acheté et achèteront encore des bons du Trésor émis par les États-Unis. Les uns restant en mal de consommation, les autres d'épargne.

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