Portrait - À la source d'Harricana: Mariouche Gagné

Bon an, mal an, Mariouche Gagné recycle avec Harricana au moins 5000 manteaux de fourrure.
Photo: Jacques Grenier Bon an, mal an, Mariouche Gagné recycle avec Harricana au moins 5000 manteaux de fourrure.

Harricana est le nom d'une rivière qui prend sa source en Abitibi et s'écoule dans la baie James après un parcours de 553 kilomètres. C'est aussi la marque de commerce d'une jeune entreprise qui conçoit et confectionne des vêtements «écoluxueux», lesquels lui valent déjà une réputation internationale. Mariouche Gagné, âgée de 37 ans, a devant elle, comme la rivière, un avenir au long cours, à en juger par le dynamisme qu'elle manifeste depuis une douzaine d'années pour donner vie à ce projet qui colle aux valeurs écologiques actuelles.

Sa première boutique de vente au détail n'existe que depuis 2002. Et pourtant, on y a vu défiler une liste impressionnante de clients, dont Jeanne Moreau, Jane Birkin, Alain Souchon et plusieurs vedettes québécoises qui ont même accepté de jouer le rôle de mannequin pour ses manteaux de fourrure recyclée et autres articles vestimentaires. Le chiffre d'affaires d'Harricana atteint quelques millions, et le tiers des revenus proviennent des exportations qui, à ce jour, ont eu lieu dans une vingtaine de pays, mais avec une concentration sur le marché français d'abord, puis aux États-Unis et au Japon. Quant aux deux autres tiers des ventes qui ont lieu au Canada, près de la moitié sont faites au Québec. Après Montréal en 2002, une boutique a été ouverte à Québec l'an passé; il y a aussi des points de vente à Mont-Tremblant et à l'hôtel Saccacomi.

Mme Gagné se rend compte que ses boutiques font aussi augmenter les ventes de gros et lui permettent de mieux comprendre comment fonctionne le marché de détail. Ses forces, confie-t-elle, sont le design et la vente. «À l'école, j'étais forte en mathématiques et je peux calculer plus vite qu'un ordinateur; j'adore lire les bilans financiers, mais ce n'est pas ma force», dit-elle, tout en avouant candidement qu'elle a besoin d'un coach pour mieux connaître tous les secrets de la vente au détail. Elle fait partie du Groupement des chefs d'entreprise du Québec, qui compte 8000 membres, et elle a la chance d'avoir comme conseillère ou mentor, à raison de cinq heures par mois, Liliane Colpron, fondatrice et présidente de Première moisson, une entreprise bâtie à partir de rien et qui est devenue un modèle d'organisation efficace et de produits de qualité.

Mariouche Gagné va de découverte en découverte depuis ses années d'adolescence, alors qu'elle se demandait quelle orientation prendre. «J'ai choisi d'aller dans ce que j'aimais le plus, dessiner.» En architecture? «Il y avait trop de règles, je préférais dessiner à main levée.» À 17 ans, elle s'inscrit en design de mode au Collège Marie-Victorin mais elle ne s'y plaît pas vraiment. «Je n'aimais pas ça, ce n'était pas assez créatif et j'étais trop active. Je n'étais pas faite pour l'école.» Une telle remarque fait sourire quand on apprend qu'elle est la petite-fille d'Arthur Tremblay, qui fut sous-ministre de l'Éducation à l'époque des grandes réformes des années 1960, mais aussi un papi spécialiste en pédagogie qui l'a «trimballée» partout, pour lui apprendre plein de choses.

Un lancement de carrière à Paris et à Milan

La jeune fille a poursuivi ses études en design de mode au Collège LaSalle. En 1990, elle remportait un important concours mondial organisé à Paris par Maison Cartier et Air France sur le thème «Habiller une vedette pour un événement sportif». Elle a relevé ce défi en concevant un manteau blanc inspiré de l'ours polaire. Cette victoire lui a valu un stage d'au moins trois mois au Printemps Haussman à Paris, non pas pour des vacances, mais bien pour y dessiner toute la journée des modèles destinés à la production.

En 1992, la Fondation de la mode de Montréal lui attribue une bourse de 17 000 $ et elle poursuit ensuite une maîtrise en «design management» à la Domus Academy de Milan, un cours d'une valeur de 25 000 $. L'argent manquant, elle vend tout ce qu'elle possède, vélo de montagne, machine à coudre, mais c'est insuffisant. Sa mère voit dans un journal l'annonce d'un concours du Conseil canadien de la fourrure. La première réaction de Mariouche est de refuser, parce que, pense-t-elle, «la fourrure, c'est pour les vieux». Mais finalement elle adopte l'idée.

Elle revient alors d'Italie et prend deux semaines pour confectionner un vêtement de ski réversible doublé d'une fourrure. Ce matériau lui manquant, elle récupère le vieux manteau de fourrure de sa mère. Ce concours lui a permis de remporter un deuxième prix, mais le plus important fut d'avoir compris que le recyclage de la fourrure allait devenir son créneau porteur. En Italie, on lui a d'ailleurs fortement conseillé d'explorer cette avenue, d'autant plus intéressante qu'il y avait dans divers pays un très grand nombre de manteaux à recycler. Sa thèse de maîtrise a porté sur «le recyclage de la fourrure et l'art inuit».

De retour au Québec, elle a récupéré toutes les fourrures disponibles dans sa famille pour faire une première collection dans un atelier de fortune chez un ami. Simons, en 1994, a passé trois commandes et ainsi permis à cette jeune entrepreneure de se lancer dans les affaires, installée dans un loft avec deux ou trois machines à coudre. Trois ans plus tard, elle avait jusqu'à 25 employés et un associé avec qui elle n'avait aucune compatibilité, une expérience qui lui a coûté cher et permis de mesurer toute la dureté qu'on peut rencontrer parfois dans le monde des affaires.

Il y a donc plus de 10 ans que Mariouche Gagné a relancé son entreprise, seule cette fois. Elle continue d'apprendre à gérer, notamment en confiant une partie de la confection en sous-traitance, se réservant les deux plus importantes étapes, soit la première et la dernière. Avec une matière première venant du recyclage, il s'agit d'abord de trier tous les morceaux réutilisables et de les agencer en vue de les intégrer dans une création nouvelle. La dernière étape est celle de la finition.

Désormais, Harricana récupère non seulement des fourrures mais aussi des foulards de soie, des lainages, des tweeds et même des robes de mariée. Pour être utilisés, les produits récupérés doivent avoir une durée de vie minimale de cinq ans. Bon an, mal an, l'entreprise recycle au moins 5000 manteaux de fourrure, qui proviennent de divers fournisseurs spécialistes en récupération d'articles variés: équipements de sport, antiquités, etc. Il y a des milliers de comptoirs familiaux, des ventes-débarras; bref, les sources d'approvisionnement ne manquent pas, sauf pour quelques fourrures, telles que le loup, le renard, le castor et le vison pour certaines couleurs. Par ailleurs, une forme de troc est possible. On peut donner son vieux manteau en échange de quelques pièces, comme un chapeau, un sac, des gants, etc.

Harricana crée une vingtaine d'emplois, la plupart au siège social, entrepôt et boutique qui sont logés dans un immeuble de la rue Saint-Antoine appartenant à Mme Gagné depuis six ans. En incluant les agents de vente à commission, l'entreprise assure le gagne-pain d'une quarantaine de personnes. Pour l'instant, la patronne veut compléter l'organisation de son magasin de Québec en se trouvant un partenaire. Par la suite, elle voudrait avoir pignon sur rue en Europe. À Paris? Ce serait formidable, mais les coûts sont beaucoup trop élevés. Alors, elle songe à s'installer à Genève dans un premier temps. Par la suite, il y aurait l'Italie, la Russie, le Japon. «Ce sont des marchés énormes et j'ai 500 modèles pour transformer les vieux manteaux», une façon de dire qu'elle brûle d'envie d'aller s'installer dans ces marchés déjà effleurés par les exportations qu'elle y fait.

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