Que les économies émergentes prennent leur place

Selon Paul Martin, il est temps de réaliser que «la Chine, l’Inde, le Brésil et d’autres s’imposent désormais comme des intervenants importants».
Photo: Jacques Nadeau Selon Paul Martin, il est temps de réaliser que «la Chine, l’Inde, le Brésil et d’autres s’imposent désormais comme des intervenants importants».

La réunion du G20 à Washington marquera un point de non-retour sur le chemin visant l'élargissement du G8 et des autres principaux forums économiques internationaux aux grandes économies émergentes comme la Chine, l'Inde et le Brésil, a déclaré hier l'ancien premier ministre du Canada, Paul Martin.

Cela tombe bien parce qu'il est grand temps que cela se fasse, selon lui, si l'on veut avoir la moindre chance de s'attaquer efficacement aux grands problèmes de notre époque. Au lieu d'y résister, le Canada aurait tout intérêt à s'associer à ce processus, a-t-il prévenu lors d'un discours à Montréal, ne serait-ce que pour réduire le risque qu'il court actuellement d'être exclu des grandes institutions économiques internationales de demain.

Paul Martin avait été invité à présenter un discours sur l'avenir du système financier mondial devant le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM). Il s'y est lancé dans une violente charge contre «la vision étroite et myope» des gouvernements des pays développés qui s'objectent encore aujourd'hui à un élargissement aux économies émergentes d'institutions décisionnelles internationales comme le G8, son Forum de stabilité financière, le comité de direction du Fonds monétaire international (FMI), ou encore le Comité de Bâle sur les banques.

Il s'est réjoui de la tenue, samedi à Washington, d'un sommet extraordinaire sur la situation économique mondiale, auquel participeront les chefs de gouvernement du G8 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon et Russie) ainsi que les dirigeants de l'Afrique du Sud, de l'Arabie saoudite, de l'Argentine, de l'Australie, du Brésil, de la Chine, de la Corée, de l'Inde, de l'Indonésie, du Mexique et de la Turquie, en plus des émissaires de l'Union européenne. À l'origine de la première réunion des ministres des Finances de ce G20 en 1999, l'ancien ministre libéral a prévenu qu'il ne fallait pas s'attendre à l'adoption de grandes mesures spectaculaires compte tenu de l'absence à la table du président américain en attente, Barack Obama.

L'événement n'en sera pas moins historique, a-t-il déclaré lors d'un point de presse en marge de sa conférence. «Cette réunion jettera les fondations du G20. Après cela, il sera impossible de retourner en arrière.»

Dinosaures!

Il était grand temps que cela se produise, selon lui. «Les institutions qui ont été mises sur pied pour surveiller l'architecture économique mondiale semblent s'être figées dans le temps comme les dinosaures dans un musée, des vestiges du passé, avait-il dénoncé quelques minutes auparavant lors de son discours. La vérité, c'est que l'architecture financière internationale qui s'est bâtie après la Seconde Guerre mondiale est désuète. Le problème, c'est que le monde a changé, mais les visions eurocentriques et américocentriques de trop de gouvernements n'ont pas changé.»

Ces gouvernements des pays développés auraient dû se rendre compte depuis longtemps, a poursuivi Paul Martin, que «la Chine, l'Inde, le Brésil et d'autres s'imposent désormais comme des intervenants importants». Ces pays émergents ne sont pas devenus incontournables seulement à cause de leur poids économique qui a rejoint, sinon dépassé, celui de bien des pays du fameux G8. Ils le sont devenus aussi parce que la nature même des problèmes auxquels est confronté le monde requiert leur présence autour de la table, que ce soit en matière de chocs financiers et de négociations commerciales ou en matière de sécurité énergétique, de changements climatiques ou de menaces de pandémies.

À l'heure actuelle, «la moitié du temps ces pays ne sont même pas invités aux réunions où l'on finit par réclamer leur aide», a ironisé Paul Martin.

Le premier forum à être réformé devrait être celui du G8, pense-t-il. «C'est le pivot qui peut et pourra donner une direction claire et uniforme au mouvement de réforme, à condition qu'il commence par se réformer lui-même.» Quelques-uns de ses membres, dont les États-Unis, se sont toujours opposés à y faire entrer de nouveaux membres. Une porte a été entrouverte, il y a quelques années, en intégrant à l'horaire des sommets du G8 une rencontre de quelques heures avec les représentants de la Chine, de l'Inde, du Brésil, de l'Afrique du Sud et du Mexique. Mais des changements aussi mineurs «équivalent à ne rien faire», a dénoncé Paul Martin.

Depuis l'élection des conservateurs, le Canada aussi s'est opposé à l'élargissement du G8, a-t-il regretté. Cette position lui apparaît particulièrement mal avisée, d'abord parce que le Canada a tout à gagner d'une bonne gouvernance de l'économie mondiale, mais aussi parce que cette attitude défensive l'empêche de promouvoir les projets de réforme qui lui conviendraient mieux. Tout le monde ne propose pas un élargissement du G8. Il est aussi question de le remplacer par un G6 qui serait composé des États-Unis, de l'Union européenne, du Japon, de la Chine, de l'Inde et de la Russie...

Pas contre le retour des déficits

Par ailleurs, Paul Martin n'a pas exclu un retour des déficits à Ottawa. Interrogé sur le risque que cela se produise en cette période de ralentissement économique, l'ancien ministre des Finances qui a ramené les surplus budgétaires au fédéral a d'abord accusé le gouvernement Harper d'avoir dilapidé son héritage, notamment en baisses d'impôt inconsidérées. Il a ajouté que la dernière chose qu'un gouvernement doit faire lorsque l'économie va mal est de réduire ses dépenses. Au contraire, le lancement de programmes d'infrastructures lui semble particulièrement indiqué. Il a aussi appuyé le plan d'aide de 50 milliards annoncé hier, ne serait-ce que pour permettre aux entreprises canadiennes de faire jeu égal avec leurs concurrentes étrangères, elles aussi aidées par leurs gouvernements.

Est-ce que cela doit aller jusqu'à accepter le retour des déficits? Paul Martin n'a pas voulu répondre, sinon en répétant que ce n'est pas le temps de réduire les dépenses.