Jaguar XF: le défi de convaincre

La carrosserie de la nouvelle Jaguar XF marque une rupture de style non seulement avec sa devancière, la S-Type, mais avec le style Jaguar tel qu’on le connaît depuis des décennies.
Photo: La carrosserie de la nouvelle Jaguar XF marque une rupture de style non seulement avec sa devancière, la S-Type, mais avec le style Jaguar tel qu’on le connaît depuis des décennies.

Une nouvelle Jaguar, c'est un événement, ne serait-ce que parce que c'est une Jaguar, justement. Mais aussi parce que les modèles de la célèbre marque anglaise ne se renouvellent pas souvent, encore moins de cette façon. Réputée pour son conservatisme, Jaguar effectue, avec la nouvelle XF, un virage à 180 degrés. Il ne s'agit pas, cette fois, d'un renouvellement, ni même d'une évolution, mais bel et bien d'un remplacement. La nuance est importante.

La XF se positionne au milieu de la gamme Jaguar, entre la décevante X-Type, qui n'a pas connu le succès espéré, et l'auguste berline XJ, la plus traditionnelle des Jags. Elle succède à la S-Type qui aura eu une longue carrière, conformément à la tradition maison.

Sa remplaçante marque le début d'un temps nouveau, qui coïncide — et c'est vraiment une coïncidence — avec la vente de cette prestigieuse marque britannique, que Ford a cédée au conglomérat indien Tata plus tôt cette année. Une transaction qui a valeur de symbole: naguère un fleuron de l'industrie automobile anglaise, la firme de Coventry appartient maintenant à un Indien, Ratan Tata. Une belle revanche de l'histoire: l'ex-colonisé qui rachète le colonisateur.

Rompre avec le passé

Ce virage à 180 degrés, on le constate d'abord en regardant la voiture. La carrosserie de la nouvelle XF marque une rupture de style non seulement avec sa devancière, la S-Type, mais avec le style Jaguar tel qu'on le connaît depuis des décennies. Évidemment, un changement aussi radical déclenche de fortes réactions, très polarisées; les traditionnalistes — dont je suis — n'aiment guère, mais ce style plus moderne permettra assurément d'aller chercher de nouveaux acheteurs, voire de rajeunir la clientèle.

Le fan fini (et avoué) des Jaguar que je suis se permettra d'y aller d'un commentaire personnel: la XF est belle, sans l'ombre d'un doute. Élégante, racée, comme doit l'être une Jag. Mais c'est un peu trop consensuel à mon goût, pas assez distinctif. On reconnaissait naguère une Jaguar au premier coup d'oeil; cette fois, ça pourrait très bien être une berline japonaise d'une marque généraliste. Je ne peux m'empêcher de penser à la nouvelle Mazda6, par exemple. Ce n'est pas un reproche, cette dernière est une superbe voiture; mais une Jaguar se doit d'exprimer le prestige avec un grand P.

Mobilier scandinave

Le dépaysement se poursuit à l'intérieur. La décoration de l'habitacle est moderne, très épurée, à des années-lumière du classicisme qui était l'une des marques de commerce de ces nobles anglaises. Remarquez, l'honneur est sauf: il y a du cuir en abondance, ainsi que des panneaux de bois laqué çà et là. Mais elles sont plus discrètes qu'auparavant. Et surtout, il n'y en a plus sur le volant. Dommage, car cette sensation faisait partie de «l'expérience Jaguar».

Ce mobilier d'inspiration nordique, avec un tableau de bord minimaliste, me laisse froid. Le cachet d'une Jag a disparu: on pourrait très bien être à bord d'une BMW, d'une Audi ou de n'importe quelle autre berline de luxe. Shocking, isn't it?

Outre ces considérations fort peu rationnelles, mais néanmoins pertinentes lorsqu'il est question de montures de ce rang, l'examen visuel révèle une finition soignée et une qualité d'assemblage qui semble l'être tout autant. Toutefois, on pouvait entendre quelques bruits de caisse dans notre véhicule d'essai.

À bord de la nouvelle XF, il faut également apprivoiser la panoplie électronique et ça, mes amis, ce n'est pas une mince affaire! Encore une fois, le traditionnaliste que je suis (ou le nostalgique, c'est selon) ne peut que laisser échapper un soupir de regret: hier encore, c'était si simple dans une Jag... Alors que dans la XF, c'est aussi compliqué que dans une allemande. La mollette au centre de la console fait d'ailleurs craindre une copie du système i-Drive de BMW, honni par à peu près tout le monde; or, ce n'est pas ça du tout, la mollette en question remplace le levier de la boîte de vitesses automatique. Une coquetterie bien inutile, si vous voulez mon avis.

Côté confort, cependant, les standards de la marque sont respectés. L'habitacle est fort bien insonorisé, ce qui permet d'apprécier la qualité de la chaîne stéréo. Les bruits éoliens sont inexistants, signe d'une grande efficacité aérodynamique. Les occupants prennent place sur des sièges très confortables, et ce, à l'avant comme à l'arrière. L'habitabilité est aussi sans reproche, les passagers arrière bénéficiant d'un bon dégagement pour les jambes mais aussi pour la tête, malgré la forte inclinaison du toit. Dans le rayon pratique, le dossier de la banquette peut s'incliner, ce qui peut éviter l'achat d'un support à skis; quant au coffre, il est tout simplement caverneux.

Chat sauvage

Je sais, je l'ai déjà dit, mais je ne connais pas de voitures qui portent aussi bien leur nom que les Jaguar. Comme les grands félins, elles se déplacent avec la plus grande douceur, mais il suffit d'un petit coup d'accélérateur pour qu'elles bondissent. C'est particulièrement vrai avec la version suralimentée du V8 de 4,2 litres. Vitaminé par un compresseur volumétrique, ce moteur est vif comme un chat, tout en étant d'une rare souplesse. De plus, le temps de réponse qui afflige souvent les engins suralimentés est imperceptible. Évidemment, ce surplus de puissance a une incidence directe sur l'appétit de la bête: les accélérations de la XF SV8 sont à couper le souffle, tout comme la consommation d'essence.

Avec ou sans compresseur, ce V8 se montre également d'une discrétion exemplaire. La version atmosphérique doit se «contenter» de 298 chevaux (contre 416 pour la SV8), mais ils ne sont pas de trop pour déplacer les 1800 et quelques kilos de cette berline, plus lourde que sa grande soeur, la XJ. La carrosserie de cette dernière est en aluminium, ce qui la rend plus légère, alors que la XF est habillée de bonne vieille tôle.

La boîte de vitesses manuelle qui fut un temps offerte sur la S-Type a disparu, tout comme le V6. Les deux versions du V8 sont donc jumelées à une transmission automatique bimodale à 6 rapports. Bimodale, parce que le conducteur peut choisir de passer les rapports lui-même, en utilisant deux palettes de chaque côté du volant. Superflu dans les autres versions de la XF, l'exercice prend tout son sens dans la SV8, dont la vocation est nettement plus sportive. Les rétrogradations s'accompagnent de coups d'accélérateur, ce qui ajoute du piquant. En mode entièrement automatique, ladite boîte brille elle aussi par sa douceur, avec des passages ultrafluides. Bref, vous aurez compris que nous avons affaire à de la mécanique très sophistiquée.

Dr. Jekyll et Mr. Hyde

D'aucuns reprochaient à la S-Type son allure vieillotte. Question de goût, donc éminemment subjective. Mais à l'usage, c'était une tout autre histoire: l'efficacité de son châssis et de ses trains roulants conférait à cette berline un confort et des prestations routières de haut rang. L'histoire se répète avec la XF, qui repose elle aussi sur une plate-forme très saine. Toute nouvelle, jure-t-on chez Jaguar; mais l'empattement est rigoureusement identique. Pas de grands changements non plus du côté des suspensions, ce dont on ne se plaindra pas.

Si les deux autres versions privilégient le confort, la SV8 se métamorphose en berline sport redoutablement efficace, qui peut tutoyer sans gêne les meilleures allemandes (pléonasme?). Son moteur suralimenté rehausse de plusieurs crans les performances, on l'a dit, tandis que la suspension active à gestion électronique CATS en fait autant pour le comportement — et ce, sans pénaliser aucunement le confort, ce qui est digne de mention. Bon, d'accord, vous ressentirez un peu plus les trous et les bosses, because les pneus à profil bas (des galoches de 20 pouces); mais dans des conditions normales, la douceur de roulement est la même.

Ultraprécise, parfaitement dosée, la direction place la voiture là où vous le voulez, au quart de poil, et permet d'apprécier les qualités dynamiques de cette berline, qui cache bien son poids. Du roulis, il y en a très peu et dans les grandes courbes comme dans les virages serrés, la Jag plante ses griffes sur le pavé et reste imperturbable. Résumons: on conduit une XF et on pilote une SV8.

Conclusion

La XF marque le début d'une nouvelle ère chez Jaguar. Désormais anglo-indienne, cette marque appartient au Gotha de l'automobile en compagnie de Porsche et Ferrari, en raison d'un riche patrimoine qui comprend un non moins riche palmarès en compétition. Pour Tata, c'est l'occasion de se bâtir une respectabilité, tout en profitant de l'expertise technique de Jaguar. Et pour cette marque mythique, c'est un nouveau départ, un autre, après l'intégration au groupe Leyland, dans les années 60, et le rachat par Ford, en 1989. Il ne reste plus qu'à souhaiter que cette fois sera la bonne.

Conçue sous le régime Ford, la XF permet néanmoins à Jaguar de faire peau neuve pour son entrée dans le groupe Tata, avec une nouvelle identité visuelle et une approche beaucoup plus moderne. Si la XF conserve les qualités des Jaguar en matière de confort et de qualités routières, elle doit maintenant inspirer la même confiance aux acheteurs de voitures de luxe que les marques allemandes. Même si ces dernières ne sont pas plus fiables, leur réputation n'en souffre guère, alors que Jaguar traîne la sienne comme un boulet, même si la situation s'est considérablement améliorée depuis une vingtaine d'années. Tel est le défi de la XF et des nouveaux propriétaires de la marque: convaincre.

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Collaborateur du Devoir

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FICHE TECHNIQUE JAGUAR XF SV8

- Moteur: V8 4,2 L

- Puissance: 416 ch

- 0-100 km/h: 6,1 s

- Vitesse maximale: 250 km/h

(limitée électroniquement)

- Consommation moyenne

(ville/route): 16 L/100 km

- Prix du véhicule d'essai: 77 800 $
1 commentaire
  • Wabush - Inscrite 3 novembre 2008 11 h 17

    Banal

    Le nouveau look est d'une banalité déconcertante...

    Sylvie Brousseau