L'homme de confiance

Bernard Landry n'a pas mis beaucoup de temps. Il a répondu rapidement à la démission précipitée de Jean-Claude Scraire en plaçant un homme de confiance, Henri-Paul Rousseau, aux plus hautes fonctions à la Caisse de dépôt.

Un homme comme Henri-Paul Rousseau, bien ancré au sommet de la Banque Laurentienne, ne quitte pas le privé pour le public, à un salaire quatre fois moindre, pour jouer le rôle de preneur d'ordres du gouvernement. Un homme qui, par surcroît, n'a plus à faire la démonstration de sa sensibilité face aux intérêts et enjeux économiques du Québec. En s'en remettant à lui, le premier ministre fait d'une pierre deux coups: il apaise, voire dissipe les doutes quant à l'autonomie véritable de la plus importante caisse de retraite au Canada tout en s'assurant qu'elle demeurera «un formidable outil de développement collectif».


Le président du conseil et directeur général de la Caisse de dépôt, Jean-Claude Scraire, a provoqué un réel malaise en accompagnant sa démission d'une série de propositions sur les règles de gestion devant s'appliquer à l'institution. Le malaise est donc venu de cette impression d'ingérence politique omniprésente dans les décisions de placement de l'institution, impression laissée par cette autre proposition du numéro un démissionnaire voulant que le président et chef de la direction soit nommé par un conseil formé à majorité d'administrateurs indépendants.


Bernard Landry a coupé court en réitérant que le choix du président de la Caisse est et demeurera une prérogative du gouvernement. Quant au principal intéressé, il a affirmé que «nous avons cette structure à la Banque Laurentienne, avec un président du conseil non exécutif, et cela fonctionne très bien. Dans la mesure où on sait qui est le patron... J'ai même souhaité qu'un tel changement de structure survienne à la Caisse. Il y a convergence d'esprit. Clairement, il [le gouvernement] a dit oui. Et je suis d'accord avec le mandat de sept plutôt que de dix ans.» Quant à la proposition portant spécifiquement sur le choix du président, «il est trop tôt pour moi de me prononcer. Mais dès qu'on sépare les fonctions, on fait un grand changement. Le conseil devient représentant de ses commettants, avec une direction qui se rapporte au conseil».


Bernard Landry a donc tranché en recueillant, dans le privé, un successeur à Jean-Claude Scraire capable d'afficher à la fois cette indépendance face à l'influence politique et cette compréhension des intérêts et enjeux économiques du Québec. Il a recruté un titulaire de doctorat en économie qui, à l'instar des Bertin Nadeau, Serge Racine, Pierre Laurin et Léon Courville, fait partie de cette poignée de personnes issues de l'enseignement universitaire étant passées aux commandes d'une entreprise. Il a oeuvré au sein de la Banque Nationale de 1986 à 1992 pour atteindre le poste de premier vice-président, trésorerie et marchés financiers. Il a accédé à la présidence de Boréal Assurances (ex-Laurentienne Générale) pour ensuite prendre la relève, début 1994, de Dominic D'Alessandro à la présidence de la Banque Laurentienne, alors regroupée au sein du Mouvement Desjardins.


Au moment où il a pris les rênes de la septième banque au pays, l'institution — dont le caractère demeurait régional et dont la rentabilité se voulait déficiente — venait de compléter une série d'acquisitions qui ont eu pour effet de doubler la taille de son actif, à dix milliards, et de tripler le nombre de ses employés, à 3000. Au moment où le Mouvement Desjardins se défaisait de son placement dans l'institution, en 1997, la seule banque entièrement syndiquée coiffait un actif de 12 milliards. Acquisitions, alliances et développement de nouvelles filiales, dont une percée dans l'univers de la banque virtuelle, ont permis à la Laurentienne de coiffer un actif de 17,7 milliards l'an dernier et de terminer l'exercice 2001 avec un bénéfice net record de 90,7 millions, soit un rendement sur l'avoir des actionnaires de 13,8 %. C'est là qu'il laisse la Banque Laurentienne, une institution au parcours syndical pas toujours harmonieux, repositionnée financièrement, à l'aube d'une reconversion majeure en une société de portefeuille.


Bernard Landry a également recruté celui qui a été président des Économistes pour le OUI en 1980. Un homme qui a été conseiller économique des gouvernements du Canada et du Québec et qui a exercé les fonctions de secrétaire à la commission Bélanger-Campeau sur l'avenir constitutionnel du Québec en 1990. Six ans plus tard, il présidait, en compagnie de Brian Levitt (Imasco), le groupe de travail sur la relance de Montréal, dont le rapport dressait un dur constat sur la capacité concurrentielle de Montréal en tant que ville d'affaires.


Sa contribution ne s'arrête pas là. Il a été membre du comité sur l'avenir de la Bourse de Montréal mis sur pied en 1999 par Bernard Landry — alors ministre des Finances — afin d'apporter un éclairage sur le projet de spécialisation des Bourses. Et l'année suivante, il a été invité par Lucien Bouchard au Sommet du Québec et de la jeunesse. D'ailleurs, les fréquentes présences d'Henri-Paul Rousseau aux côtés de l'ex-premier ministre faisaient davantage de lui un ami, conseiller et confident de Lucien Bouchard qu'un proche du Parti québécois. Une intimité et une compétence reconnues qui ont fait en sorte qu'il a été pressenti, en 1996, pour prendre la relève d'Yvon Martineau à la présidence du conseil d'Hydro-Québec alors qu'André Caillé se faisait confier la présidence de la société d'État et que son nom revenait régulièrement lorsqu'il était question de remaniements à la Caisse de dépôt. Cette fois-ci, il a dit oui.


En clair, Bernard Landry a recruté, en Henri-Paul Rousseau, un homme de confiance.