Portrait - Cent cinquante ans de Courrier à Saint-Hyacinthe

Benoît Chartier, président, et Jean Vigneault, rédacteur en chef.
Photo: Jacques Grenier Benoît Chartier, président, et Jean Vigneault, rédacteur en chef.

Le Courrier de Saint-Hyacinthe célèbre cette année son 150e anniversaire, ce qui en fait le doyen, toutes catégories confondues, des journaux français en Amérique du Nord. Le premier numéro a paru le 24 février 1853 et depuis, bon an mal an, cet hebdomadaire n'a jamais raté une publication, même pas pendant la crise du verglas de 1998, alors qu'il a publié deux numéros par semaine avec une distribution gratuite dans tous les centres de refuge des citoyens privés d'électricité.

Les petites entreprises qui survivent à une ou deux générations sont peu nombreuses. Le Courrier peut donc être considéré comme un cas très spécial. Il demeure encore maintenant une PME. Ses fondateurs furent Pierre-Joseph Guitté et Alexandre DeGranpré. Au début du XXe siècle, l'évêché a soutenu le journal pendant 20 ans. Puis, Ernest J. Chartier, un marchand de charbon et de bois, prit une participation. En 1935, il devint l'unique actionnaire avec l'intention de mettre ce journal au service de ses ambitions politiques. En 1944, il était élu député de l'Union nationale dans l'équipe de Maurice Duplessis.

La propriété de journaux à des fins de politique partisane était une pratique courante à cette époque. Il y a eu d'ailleurs à Saint-Hyacinthe un autre journal, Le Clairon, fondé en 1912 par un personnage légendaire, T. D. Bouchard, maire et député libéral. Yves Michaud y a aiguisé sa plume dans les années 1950 et René Lévesque y fut chroniqueur de cinéma. Le Courrier a eu lui aussi son lot de fortes personnalités, dont Honoré Mercier qui en fut le rédacteur en chef avant de devenir plus tard premier ministre du Québec. Le record de longévité comme rédacteur en chef appartient à Harry Bernard, qui y est resté 45 ans. La politique et la polémique ont occupé une place importante dans ces journaux jusqu'au tournant des années 1970. Les deux grands hebdos rivaux de Saint-Hyacinthe font désormais partie de la même société familiale, Le Clairon, en difficulté financière, ayant été acheté par la famille Chartier.

La maladie devait emporter M. Chartier en 1954; ses frères prirent charge du journal, en attendant que Denis, le fils, devienne directeur général en 1970. Cette même année, à l'âge de 57 ans, celui-ci disparaissait à son tour, laissant un fils unique, Benoît, qui étudiait l'administration à l'UQAM. Une fiducie veilla aux affaires familiales en attendant que ce petit-fils commence à travailler à plein temps pour l'entreprise en 1992 et devienne président-directeur général en 1997, à l'âge de 29 ans, de DBC Communications, le holding familial.

Résister à la vague

Cette société tout à fait privée, dont on pourrait probablement évaluer le chiffre d'affaires à moins de 10 millions de dollars, emploie 90 personnes à temps plein et une dizaine à temps partiel. Elle a cette particularité rarissime dans le monde des communications d'aujourd'hui d'avoir résisté à la forte vague de concentration. Parmi la presse hebdomadaire au Québec, il ne reste que cinq ou six groupes indépendants propriétaires de journaux et une dizaine n'ayant qu'un seul hebdo. Tous les autres appartiennent à Quebecor ou à Transcontinental.

Autre phénomène étonnant, il ne reste plus que quatre ou cinq hebdos qui sont vendus aux lecteurs, les autres étant offerts gratuitement. Parmi eux, il y a Le Clairon avec un tirage de 33 000 exemplaires. Le Courrier vend 14 000 exemplaires. En 1972, DBC Communications a fait l'acquisition d'un troisième hebdo, La Pensée de Bagot, installé à Saint-Pie, qui tire, quant à lui, à 13 000 exemplaires. En revanche, les Chartier ont vendu en 1970 leur imprimerie à Transcontinental. C'était la première d'une longue série d'acquisitions faites depuis par Rémi Marcoux. Transcontinental a d'ailleurs donné une forte impulsion à cette imprimerie de Saint-Hyacinthe, qui compte maintenant 300 employés et qui se spécialise dans l'impression de circulaires. En revanche, les hebdos de DBC sont imprimés dans les ateliers de Transcontinental à Montréal.

DBC s'est lui-même lancé dans la distribution de circulaires dans les années 1980. «Nous sommes un peu les franchisés de Transcontinental», souligne M. Chartier, qui a développé un réseau dans toute la région, avec une livraison devant 45 000 portes par semaine, ce qui veut dire 1,1 million de feuillets publicitaires, provenant de divers imprimeurs. DBC s'est doté d'un centre de tri pour traiter et classer cette masse de papiers.

Par ailleurs, DBC publie chaque mois en collaboration avec le ministère de l'Agriculture du Québec, dont les agronomes fournissent le contenu, un document de gestion de technologie agricole qui est distribué gratuitement à 6700 producteurs de la région en plus d'être inséré dans Le Courrier. La moitié de la revue est réservée à la publicité. DBC organise en outre des conférences annuelles à Granby, à Saint-Hyacinthe et à Saint-Jean, sur des thèmes agricoles, ce qui est une façon de faire de la promotion pour ses publications. Enfin, DBC organise chaque année un Salon de l'habitation à Saint-Hyacinthe.

Un territoire

Voilà qui fait le tour des activités de cette PME âgée de 150 ans, comme quoi il n'est pas toujours nécessaire de grossir pour survivre. Pourquoi les Chartier n'ont-ils pas pris de l'expansion hors de leur région immédiate? Évidemment, la mortalité précoce du grand-père et du père pourrait fournir au moins une partie de l'explication. Il est sans doute trop tard pour lancer une vaste campagne d'acquisitions maintenant. «On se battrait contre des géants», avoue Benoît Chartier, qui insiste sur la nécessité d'être impliqué dans un territoire.

Depuis cinq ou six ans, Le Courrier met l'accent sur la bonne nouvelle et les dossiers. Jean Vigneault, le rédacteur en chef actuel, qui avait auparavant exercé les mêmes fonctions à La Tribune de Sherbrooke, dit qu'il faut provoquer la nouvelle, ce qui est essentiel dans une petite communauté où la population n'est que de 55 000 habitants. Le Courrier, dont le tirage est légèrement à la hausse, grâce notamment à des campagnes publicitaires tous les six mois, maintient 70 % de son tirage par des ventes sur abonnement.

Pour ce qui est de l'avenir, M. Chartier garde l'oeil ouvert, au cas où des occasions se présenteraient, mais il avoue ne pas être sur un mode agressif. Il se demande s'il y aura une limite à la concentration. Les indépendants qui restent ont déjà pensé à s'unir, mais ce n'est pas facile étant donné leurs contrats d'impression avec les géants.

En somme, c'est le respect des territoires mutuels. M. Chartier, qui est vice-président de l'Association des hebdos du Québec, confirme que les relations sont bonnes au sein de l'organisation. Dans la famille Chartier, la quatrième génération comprend trois très jeunes filles. Faudrait-il s'attendre un jour à une vague féministe dans le monde des hebdos québécois?