Crise financière: faut-il changer le thermomètre comptable?

Paris — Obligeant les banques à évaluer la valeur de leurs actifs selon les prix du marché, les normes comptables dites de «juste valeur» sont accusées d'exacerber l'ampleur de la crise financière, mais leur suppression pourrait avoir des conséquences encore plus graves.

«Il va falloir s'interroger sur l'obligation de comptabiliser les actifs aux prix du marché qui se révèle si déstabilisante en cas de crise», a déclaré la semaine dernière à Toulon (sud de la France) le président français Nicolas Sarkozy.

Des chefs d'entreprises, tel l'ancien président de l'assureur américain (récemment nationalisé) AIG, les lobbies bancaires et des responsables politiques réclament eux aussi une modification, voire la suppression, de l'obligation de comptabiliser certains actifs en «valeur de marché».

Ils estiment que ces règles ne font qu'affaiblir un peu plus les banques en les forçant à imputer des pertes sans cesse plus importantes dans leurs comptes, au fur et à mesure de la baisse des marchés financiers et immobiliers.

Depuis le début de la crise du subprime en août 2007, les banques et établissements financiers ont ainsi accusé des dépréciations de plus de 500 milliards $US.

Certains plaident donc pour une plus grande latitude laissée aux dirigeants d'entreprises pour évaluer la valeur de leurs actifs.

Bruxelles réfléchit à une modification des règles actuelles, obligatoires depuis 2005 en Europe et également en vigueur aux États-Unis. La question devait être évoquée samedi lors de la réunion des quatre pays européens membres du G7 à Paris (France, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie).

Supprimer la comptabilisation en valeur de marché «serait un peu comme administrer aux banques un calmant qui empêcherait leur guérison», estime cependant Nicolas Véron, économiste au Centre de réflexion Bruegel.

Il cite en exemple le cas du Japon des années 90, quand le gouvernement avait autorisé les banques à ne pas reconnaître leurs pertes.

«La conséquence en a été une perte de confiance généralisée» dans l'état de santé des banques, affirme-t-il. «Au lieu de résoudre la crise, le gouvernement l'a prolongée».

Remettre en cause le principe de la juste valeur «ne ferait que nuire à la confiance des investisseurs», a lui aussi estimé le président de la Réserve fédérale américaine, Ben Bernanke, lors d'une audition récente.

Robert Herz, président de l'autorité américaine d'harmonisation des normes comptables (FASB), a pour sa part rappelé que «le but des règles comptables n'était pas de doper le bilan» des entreprises.

Depuis l'éclatement de la crise financière, la critique de la «juste valeur» porte plus précisément sur l'évaluation du prix des produits financiers considérés comme «toxiques» liés au marché immobilier américain. La valeur de ces titres a tellement chuté que plus aucun investisseur ne veut en acheter et qu'il n'existe même plus de marché où les échanger.

La détermination d'un prix de marché devient donc impossible. Les comptables peuvent cependant faire appel à des indices réalisés par des cabinets indépendants ou même recourir à un modèle d'évaluation interne à l'entreprise.

Aux États-Unis, le gendarme boursier américain, la SEC, vient d'autoriser les établissements financiers à recourir à «des estimations de la direction».

Lorsqu'il n'y a plus de marché, la valeur de marché «ne donne pas une information très utile», reconnaît Nicolas Véron. «La question, c'est: y a-t-il une meilleure manière d'évaluer ces actifs?», demande-t-il.

L'économiste suggère plutôt de donner plus de souplesse aux autorités de régulation pour juger de la solidité financière d'une banque en période de crise.