Perspectives - Déjà vu

L'histoire est meublée de crises financières, ou bancaires. Il y en aurait eu plus d'une centaine, semble-t-il, au cours des 30 dernières années. Des crises de toute nature, aux ondes de choc couvrant toute la gamme des risques sismiques. Or ces crises, dans leur quasi-totalité, sont généralement le lot des économies émergentes des pays en voie de développement. Rarement leur origine avait pour pays les États-Unis, qui abritent la plus grosse économie de la planète.

Le plan de sauvetage de 700 milliards doit passer. Le contraire plongerait les économies, américaine et industrialisées, dans l'asphyxie, privées de leur principal carburant: le crédit. Outre son lot de faillites ou de reprises bancaires, cette panne de crédit produirait une importante onde de choc sur l'économie dite réelle, frappant de plein fouet ceux qui, aujourd'hui encore, dénoncent cette bouée de sauvetage lancée à ces grands bonzes de Wall Street. Rareté de financement pour les entreprises et les particuliers, hausse rapide du loyer de l'argent, bond du chômage, voire paralysie de l'activité économique, effondrement des portefeuilles boursiers... Tout aurait des allures de dépression, au mieux de récession sévère prolongée. Comme le Sénat, la Chambre des représentants n'aura pas le choix. Pour reprendre les termes du jeu de poker, ils ne peuvent «caller le bluff», car il n'y a tout simplement pas de bluff.

Fannie Mae et Freddie Mac, Lehman Brothers, Merrill Lynch et AIG... Les géants de Wall Street sont tombés l'un après l'autre au cours des dernières semaines. Washington n'avait plus le choix. Il fallait cesser de réagir à la pièce, de courir derrière un effet de domino qui risquait d'aller en s'accélérant, et attaquer le problème à sa source. À une de ses sources, en fait. Il fallait calmer le jeu, ramener la stabilité, pour ensuite se donner le temps de colmater les brèches, de punir les coupables et de revoir les bases du système financier pour les rendre plus solides.

Tout en étant conscient que cette crise ne se résorbera pas tant que la correction du marché immobilier n'atteindra pas son creux. D'autant que cette liquidité hésitante, jadis confinée aux subprimes, s'est étendue à l'ensemble du marché hypothécaire pour déborder sur celui des prêts à la consommation.

L'histoire nous enseigne que ces crises bancaires ont ceci en commun qu'elles impliquent la présence de mauvaises créances en trop grand nombre dans des bilans reposant sur une sous-capitalisation. Un nettoyage de ces bilans est imposé, accompagné d'une opération de recapitalisation pilotée par l'État. Ces sauvetages traduisent trop souvent l'imprudence des dirigeants de ces institutions, aveuglés par un environnement d'argent facile engendré par une politique monétaire très accommodante. Ce genre de crise se nourrit généralement d'un encadrement réglementaire déficient et d'une comptabilité opaque. Et il a rarement été résolu par la nationalisation des institutions.

Ces crises frappent généralement des économies émergentes. La Chine, la Russie, les économies d'Asie du Sud-Est, d'Amérique latine et le Mexique sont passés par là à la fin des années 1990. Elles sont ce que la firme de gestion Orientation Finance a appelé hier un passage obligé, une étape permettant d'assainir et de moderniser le système financier de ces pays. Reprenant les données de la Banque mondiale, la firme a souligné que 93 pays ont connu un total de 112 crises bancaires en près de 20 ans. En extrapolant, 85 % des pays ayant subi ces secousses abritaient une économie dite émergente.

Mais voilà qu'une telle crise frappe aujourd'hui le système financier des États-Unis pour les mêmes raisons. Et aux yeux du gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, elle devrait produire les mêmes effets. «Heureusement, même cette violente tempête a ses bons côtés. Sa nature cathartique et les mesures d'intervention énergiques qu'elle suscite pourraient marquer le début de la fin d'une crise de 14 mois qui a mis à mal le système financier mondial. Il ne devrait falloir aux États-Unis que quelques années en tout et pour tout pour mener à bien une restructuration que certains pays ont mis une décennie à réaliser», a-t-il dit lors d'une allocution jeudi dernier devant le Cercle canadien de Montréal.

De son côté, le président brésilien, Lula Da Silva, rappelait récemment que ces institutions financières qui tombent aujourd'hui sont les mêmes qui prédisaient la faillite du Brésil il n'y a pas si longtemps. Mais cela étant, nous n'en sommes pas au sauvetage des États-Unis par le Fonds monétaire international.

Il reste que la crise bancaire américaine, qui en est à son sommet d'intensité, a besoin de ce plan de sauvetage afin d'éviter que l'ensemble du marché du crédit soit aux prises avec l'asphyxie. La confiance a fait place à la frilosité, avec ces institutions financières refusant même de se prêter entre elles. Tous ces milliards en fonds et en prises en pension, injectés par les banques centrales, ne parviennent plus à alimenter la roue, ces centaines de milliards revenant dans les comptes, le temps que l'horizon s'éclaircisse. Pour les autres liquidités, c'est plutôt une course vers la sécurité et les placements sûrs qui prévaut.

On ne le dit jamais trop souvent. La confiance est la matière première de ces géants de l'intangible, qui fournissent le carburant nécessaire au bon fonctionnement d'une économie dont la croissance et la santé reposent à 70 % sur la consommation.