Le mystère de la bulle

Le complexe du champ pétrolifère de Shaybah, en Arabie saoudite.
Photo: Agence Reuters Le complexe du champ pétrolifère de Shaybah, en Arabie saoudite.

Après avoir touché 147 $US le baril en juillet, la bulle pétrolière s'est dégonflée, du moins en partie, pour revenir sous les 107 $US. La flambée du prix est-elle davantage liée à une demande réelle ou aux spéculateurs?

Pendant des mois, une mauvaise donnée macroéconomique, des prévisions pessimistes ou une légère baisse des réserves aux États-Unis ont suffi à donner des ailes au prix du baril de pétrole. Maintenant que la poussière est retombée — du moins en partie —, la question demeure la même: comment l'or noir a-t-il pu grimper de 40 $US pour redescendre aussi vite? Entre le rôle des spéculateurs et ceux de la perception des marchés et de la demande réelle, le mystère demeure.

«Il est très difficile de répondre avec précision, de dire que c'est 50 % spéculation et 50 % demande, ou même 90-10», dit Joseph Doucet, professeur de politique énergétique à l'Université de l'Alberta. «Ce qu'on a vu dans les derniers mois reflète deux choses. D'abord, un certain degré d'incertitude au sujet de l'approvisionnement en pétrole sur le plan mondial, mais aussi l'impact de la flambée des prix sur les facteurs fondamentaux de l'économie, comme la croissance et la demande pour les produits en question.»

D'avril à juillet, le prix du baril du light sweet crude, sur le NYMEX à New York, est passé de 100 $ à 147 $. L'impression générale, dit M. Doucet, était celle d'une demande qui demeurait vigoureuse malgré tout, combinée à une incertitude au sujet de la production mondiale. D'autant plus que la période des ouragans dans le golfe du Mexique n'était pas encore à nos portes.

Dans le mois et demi qui a suivi, il est redescendu à 107 $. Pour une foule de raisons, dit M. Doucet. Entre autres, le marché a compris que la demande s'était subitement amoindrie, et les installations pétrolières du golfe pendant la période des ouragans — principalement lors du passage de Gustav — ont subi très peu de dommages.

La spéculation dans la mire

Le principal suspect dans cette explosion des prix demeure d'abord et avant tout un joueur à la fois bien connu et inconnu: les fonds d'investissement des spéculateurs, qui cherchent du rendement en tentant de deviner la direction du marché. Il est convenu que sur le NYMEX, environ 70 % de l'activité de négociation est attribuable aux acteurs financiers. Le déroulement normal des activités, lié aux producteurs et aux vrais acheteurs, dit-on, représente le reste.

À Washington comme à Ottawa, les politiciens se penchent sur le rôle de ces investisseurs et se demandent s'il ne faudrait pas les encadrer davantage pour limiter les dégâts. Ils ne cessent de mentionner, par exemple, le nom de Michael Masters, qui dirige Masters Capital Management, selon lequel une réglementation plus sévère du marché pétrolier ramènerait le prix du brut autour de 65 ou de 70 $US.

Il y a une semaine et demie, un comité parlementaire à Ottawa a abordé la question du prix de l'essence et la façon dont il peut varier de manière aussi folle, non seulement d'une région à l'autre mais d'une semaine à l'autre. Cela n'a rien à voir avec l'industrie ou les détaillants, ont dit les dirigeants du secteur qui ont été convoqués. Et le phénomène n'est pas unique au Canada, ont-ils ajouté en suggérant de regarder du côté des spéculateurs.

Au bout du fil, Joseph Doucet grimace un peu. «Il faut bien définir ce qu'on entend par "spéculation". Une bonne partie de la population, lorsqu'elle entend ce mot, voit quelque chose de croche ou quelqu'un qui essaie de "duper le public"», dit-il.

M. Doucet rappelle que la négociation des instruments financiers liés au pétrole se fait selon le principe d'une livraison future. En mai, par exemple, on achète à prix fixe du pétrole qui normalement sera livré en juin, en octobre, en décembre, etc. Ou, si vous préférez, on achète le droit de prendre livraison d'une cargaison de pétrole plus tard, mais à un prix déterminé dès maintenant. La grande majorité des investisseurs ne prendraient jamais livraison d'un baril, mais se servent du contrat dans le cadre d'une stratégie d'investissement ou de protection. «Dans ce marché-là, je serais tenté de dire que tout geste est de nature spéculative», dit M. Doucet.

Cette nature spéculative du marché pétrolier fait qu'il se laisse facilement influencer par toute tension géopolitique qui saupoudre l'actualité du jour: des propos anti-israéliens en Iran, des violences au Nigéria, un discours pugnace du président vénézuélien, etc.

«Parfois, aux journalistes qui m'appellent, je dis qu'ils seraient mieux desservis par un politologue que par un économiste, dit M. Doucet. Je peux vous parler d'offre et de demande, mais les tensions que nous voyons sur le marché sont beaucoup plus le résultat de facteurs politiques qui, à leur tour, entraînent des prévisions dans le monde économique et le milieu des affaires.»

Question de feeling

Et ces prévisions sont plus une perception qu'autre chose. L'économie est loin d'être une science exacte, et quiconque prétend détenir une boule de cristal fait de l'interprétation. «Ce qu'on disait en juin, c'est que 30 $ en 30 jours, ça ne s'explique pas seulement par des facteurs fondamentaux. Entre mai et juin, la demande n'a pas changé tant que ça», dit Mary Novak, analyste du secteur énergétique chez Global Insight, à Boston.

Selon l'Agence internationale de l'énergie, un organisme fondé pendant la crise de 1973, qui conseille 27 pays membres, la demande mondiale de pétrole en 2008 va augmenter de 0,9 %. En 2009, elle va augmenter de 1,1 %, croit-elle.

«Pendant l'explosion du prix du baril, à la fin du printemps, il y avait beaucoup de pessimisme concernant l'approvisionnement. Et à peu près au même moment, le marché a commencé à montrer un certain optimisme par rapport à l'économie dans son ensemble. On se disait que l'économie progressait, que l'approvisionnement en pétrole serait restreint et que les pays producteurs n'auraient pas l'intention d'augmenter leur production. Voilà trois facteurs qui favorisaient une hausse des prix. » Parallèlement à cela, le dollar américain s'est effondré, une autre variable qui a directement affecté le prix du baril.

«De là à savoir dans quelle mesure ces facteurs ont contribué à attirer des spéculateurs, il y a matière à discussion, dit Mme Novak. Certains disent que c'est uniquement le dollar, mais c'est faux. Le feeling des facteurs fondamentaux, c'est que l'économie allait reprendre et que l'approvisionnement n'allait pas pouvoir suivre.»

Quoi qu'il en soit, le contexte a changé remarquablement vite, mentionne Mme Novak. Lorsque l'essence a franchi 4 $ le gallon aux États-Unis, le consommateur a paniqué. Les ventes de grosses cylindrées, comme les camions et les véhicules utilitaires sport, ont diminué, et pour la première fois depuis plus de 15 ans, le Ford F150 ne trônait plus au sommet. «La demande a fléchi et les gens ont vraiment réagi.»

La Chine ?

Les analystes ont versé beaucoup d'encre pour dire qu'une bonne partie de la flambée du prix du pétrole des dernières années s'explique par la consommation croissante dans les pays émergents, comme la Chine et l'Inde. Certains croient même qu'une partie de la bulle des derniers mois a elle aussi été causée par l'économie chinoise.

Les données du gouvernement chinois montrent que le pays — un importateur net depuis quelques années — a acheté des quantités de pétrole beaucoup plus importantes durant la première moitié de l'année, d'abord pour ses opérations de sauvetage dans la foulée d'un tremblement de terre qui a fait 70 000 morts dans la province de Sichuan, mais aussi en prévision des Jeux olympiques. Alors que les yeux seraient rivés sur Pékin pendant deux semaines, avec tout ce que cela pouvait comporter d'activité, de tourisme et de fermeture temporaire de raffineries, le gouvernement voulait à tout prix éviter une rupture de stocks.

Pendant les cinq premiers mois de l'année, les importations chinoises de pétrole brut ont augmenté de 13 % par rapport à 2007. Or, pour le mois de mai seulement, la hausse a été de 25 %. En août, les importations ont subitement baissé de 7 %, entre autres parce qu'un prix du baril à plus de 140 $ décourageait les raffineurs chinois d'acheter du pétrole parce que les marges de profit étaient trop faibles.

Les achats de diesel ont aussi explosé, de sorte que les réserves des deux principales compagnies pétrolières, en juillet, ont doublé par rapport à 2007. De plus, elles ont augmenté de 25 % durant le mois de juillet 2008 par rapport au mois précédent. Les stocks d'essence, pour leur part, ont bondi de 40 % en un an.

L'Agence internationale de l'énergie croit que la demande chinoise est susceptible de grimper de 5,7 % en 2009. «Les récentes tendances de consommation chinoises de pétrole suggèrent la possibilité d'une demande plus forte que prévu et d'achats préolympiques supérieurs aux attentes, ou les deux», a-t-elle écrit à la mi-août dans son rapport mensuel.

Mais le problème avec la Chine, dit M. Doucet, est l'opacité des données. «Lorsqu'il y a une augmentation des importations, on a de la difficulté à le vérifier et à déterminer s'il s'agit d'une tendance qui va se maintenir ou si c'est ponctuel. Peut-être que les marchés n'arrivaient pas à le savoir et qu'ils se disaient que ça allait continuer, mais lorsqu'ils ont vu que les importations s'étaient calmées, les choses sont revenues à la normale. Ce serait un raisonnement cohérent.» Mme Novak croit que la Chine, même si elle est le deuxième consommateur mondial de pétrole, n'a pu à elle seule faire grimper le prix du baril.

Malgré toutes les tendances à court terme, il reste que le prix du baril de pétrole se trouve bien au-delà de ce qu'il était en 2007. «Pour cette période, je pense que cela s'explique surtout par des facteurs fondamentaux», dit Mme Novak. Elle est d'avis que le prix du baril va demeurer autour de 110 $ «pour encore un bon moment».