Le bois canadien s'affiche à Washington

Le gouvernement canadien continue toujours de souhaiter une solution négociée au conflit du bois d'oeuvre avec les États-Unis, mais, en attendant un déblocage inespéré ou un jugement favorable devant les tribunaux dans quelques années peut-être, il remet 17 millions aux associations de produits forestiers pour qu'elles poursuivent le combat sur le terrain publicitaire auprès des décideurs américains.

Hier matin, en conférence de presse, Pierre Pettigrew, ministre du Commerce international, entouré de représentants de l'industrie du bois d'oeuvre, a fait part de cet effort fédéral à la hauteur de 20 millions, dont 17 millions à l'industrie et trois millions pour renforcer les équipes diplomatiques à l'ambassade de Washington et dans les 10 consulats généraux aux États-Unis.


Les représentants de l'industrie, dont Avrim Lazar, président et chef de la direction de l'Association des produits forestiers du Canada, Carl Grenier, vice-président exécutif du Conseil du libre-échange pour le bois d'oeuvre et Marc Boutin, de l'Association des manufacturiers de bois de sciage du Québec (AMBSQ) ont évidemment remercié le ministre pour cette contribution. Toutefois, ils ne voient dans cette mesure qu'un premier pas à l'intérieur d'un programme d'aide plus substantiel à l'industrie elle-même et aux milliers de travailleurs qui subiront les contrecoups de ces droits compensatoires et antidumping de 27,2 % en vigueur depuis le 22 mai dernier.





Une campagne ciblée


La campagne publicitaire ne s'étendra pas à l'ensemble du territoire ou de la population américaine. Elle sera ciblée sur Washington où se crée le climat de l'opinion publique parmi les décideurs dans le monde politique, gouvernemental, technocratique et lobbyiste. On visera aussi les clientèles sensibles au prix du bois d'oeuvre, comme les modestes acheteurs de maisons et les entrepreneurs en construction.


On expliquera à tout ce monde que les Américains se tirent dans le pied en jouant la carte du protectionnisme en faveur d'un petit noyau de producteurs de bois d'oeuvre. En effet, les droits de 27,2 % feront augmenter le coût de la maison moyenne aux États-Unis de 1500 $, ce qui aura pour conséquence qu'environ 450 000 familles américaines ne pourront plus obtenir de financement hypothécaire. On dira aussi qu'il y a 30 fois plus de travailleurs américains dans le secteur du bâtiment que dans l'industrie du bois d'oeuvre.





Baisse du prix du bois


Ce scénario suppose évidement que les droits compensatoires auront pour effet de faire augmenter le prix du bois d'oeuvre sur le marché américain, ce qui logiquement devrait se produire. Toutefois, il semble en réalité qu'il y ait un effet contraire. Richard Bélanger, président de la firme Daaquam et coprésident du comité de commerce international de l'AMBSQ, constate une baisse d'environ 50 $ du prix du bois d'oeuvre depuis la semaine dernière sur le marché américain. Cela suppose que les acheteurs ne voient aucun problème d'approvisionnement depuis l'imposition des droits compensatoires. M. Lazar constate pour sa part que cette mesure protectionniste qui vise le Canada semble avoir ouvert la porte aux vendeurs venant d'Europe et d'ailleurs dans le monde. Il est encore trop tôt sans doute pour dégager une tendance lourde de ce constat provisoire, mais pour l'instant cela ajoute aux difficultés de l'industrie. «La gestion des ventes est un cauchemar. Nous devons tenir des réunions quotidiennes pour réévaluer la situation», explique M. Bélanger.





Pertes d'emplois


Plusieurs entreprises annoncent qu'elles devront fermer leurs postes, quand ce n'est pas déjà fait, comme Domtar qui a fermé deux scieries et licencié 140 employés, sans compter 70 emplois indirects qui ont disparu par la force des choses. Au Québec seulement, l'industrie a dépensé 13 millions en frais juridiques dans ce dossier depuis un an. Pas moins de 7000 employés ont été touchés (arrêts temporaires) depuis septembre au Québec. Sur des ventes aux États-Unis de deux milliards par année, la surtaxe de 27,2 % coûtera 550 millions à l'industrie québécois et deux milliards à celle de tout le Canada.


Qui plus est, ces droits compensatoires doivent être payés rubis sur l'ongle, contrairement aux mesures passées qui pourraient être créditées en attendant un règlement. L'industrie attend donc un appui des gouvernements pour atténuer les effets de cette crise majeure. Ottawa a déjà versé 75 millions pour aider à promouvoir le bois d'oeuvre canadien sur les marchés mondiaux, hors celui des États-Unis. M. Grenier suggère une garantie de prêt. Pour l'instant, M. Pettigrew reste silencieux sur le sujet.


Il semble qu'à Ottawa on attende d'avoir une idée plus précise de l'impact des droits compensatoires avant d'arrêter un plan définitif de soutien à l'industrie et aux communautés qui seront frappées de plein fouet pour la fermeture des usines. On prévoit au Québec la perte de 3800 emplois à court terme.


Aux Communes, le Bloc québécois a réclamé un véritable plan de soutien. Pierre Paquette, porte-parole de ce parti, ne comprend pas pourquoi le plan de communication annoncé hier n'a pas été lancé l'été dernier, avant que les autorités américaines ne prennent leur décision. Évidemment, après le 11 septembre, il n'était plus possible de songer à une telle stratégie, étant donné l'état de choc de la population américaine.