Portrait - Et si l'on parlait de rentabilité?

Une ferme laitière. Selon Michel Morisset, pour faire face à une concurrence mondiale féroce, il faut nécessairement atteindre un niveau de productivité et de rentabilité suffisant.
Photo: Une ferme laitière. Selon Michel Morisset, pour faire face à une concurrence mondiale féroce, il faut nécessairement atteindre un niveau de productivité et de rentabilité suffisant.

À sa parution le 12 février dernier, le rapport de la commission Pronovost sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire québécois a reçu un accueil généralement favorable de la part de plusieurs des organismes qui avaient fait état de leurs opinions et suggestions pendant les travaux de cette commission. Depuis quelques semaines cependant, on a vu surgir quelques réactions beaucoup plus sévères portant tant sur la vision et les solutions proposées que sur la stratégie adoptée pour faire accepter ce rapport.

La plus percutante des interventions a sans aucun doute été celle de Michel Morisset, professeur titulaire à la faculté des sciences de l'agriculture et de l'alimentation de l'Université Laval. Celui-ci a dirigé pendant 15 ans le Groupe de recherche en économie et politique agricole. En 2000, il a fondé le Groupe Agéco, lequel possède une expertise en études économiques, en marketing et accepte des mandats d'enquête de la part des intervenants tant dans les domaines agroalimentaire, environnemental et des pêcheries. Il a eu pour clients aussi bien des fédérations de producteurs agricoles que des entreprises de transformation.

Un rapport qui ne mobilise pas

En somme, cet homme qui a une connaissance intime de tout l'univers agricole et agroalimentaire québécois dit avoir pris depuis deux mois le pouls des uns et des autres au sein de cette industrie. Selon lui, «les gens sont déçus du rapport qui passe à côté de l'essentiel», c'est-à-dire les objectifs de productivité et de rentabilité. Dans une présentation récente, il affirmait ceci: «Ce qui est grave, c'est que le rapport ne mobilise pas. L'impact du rapport va s'essouffler rapidement. Et quand le ministre promet une politique globale dans deux ans, c'est long deux ans.»

Dans son analyse du rapport, M. Morisset s'arrête d'abord sur les réactions que celui-ci a suscitées. Ce qui est ressorti le plus fort, à ses yeux, c'est «la volonté d'abattre l'UPA», l'Union des producteurs agricoles, à qui l'on reproche d'avoir trop de pouvoir, de manquer de souplesse, d'être responsable d'une agriculture devenue industrielle et polluante. L'UPA, poursuit-il, n'a eu aucun défenseur, sauf le ministre de l'Agriculture, Laurent Lessard.

En revanche, le rapport Pronovost a reçu divers appuis, dont certains que M. Morisset qualifie de «stratégiques» provenant de l'Union paysanne, de Solidarité rurale, des groupes écologistes et de commentateurs. Il y a eu aussi des appuis «tactiques» de la part de groupes industriels, de municipalités pour des questions de zonage, de l'Association québécoise des industries de nutrition animale et céréalière (AQINAC), qui regroupe 200 membres, et de l'Ordre des agronomes. À propos de l'AQINAC, M. Morisset pense que si l'on abolissait le monopole de l'UPA, ce n'est pas l'Union paysanne qui deviendrait l'autre association importante, mais bien l'AQINAC en récupérant tous les producteurs qui sont présentement à la solde des intégrateurs.

Il y a eu aussi les réactions de l'UPA, qui a commencé par «envoyer le rapport à la poubelle avant de lui offrir une ouverture timide». À l'UPA, le professeur remarque «une grande déception qui se situe entre la démobilisation et l'agressivité». À son avis, la Commission a commis une erreur tactique en remettant en cause le monopole de l'UPA, ce qui a eu pour effet que «les producteurs se sont sentis braqués dans les câbles». M. Morisset ne nie pas pour autant que l'UPA et ses fédérations aient un pouvoir énorme et que certaines choses puissent être remises en question, par exemple que la présidence de la Financière agricole soit confiée à un président de syndicat. Ce sont là, selon lui, des sujets qui devraient être abordés dans une étape ultérieure.

M. Morisset constate que ce rapport est sorti dans la controverse, qu'il ratisse extrêmement large et rapporte tout ce qui a été dit et qu'il s'avère courageux sur certains points: l'assurance stabilisation du revenu agricole qui devrait être réformée, les prix des quotas qui devraient être plafonnés, le soutient de l'État qui devrait être mieux circonscrit et le rôle de l'UPA qui devrait être réexaminé.

Par ailleurs, M. Morisset voit dans ce rapport deux visions, l'une explicite, l'autre implicite. Selon la première, l'agriculture québécoise a pour mission première de nourrir les Québécois, elle est plurielle, multifonctionnelle, entrepreneuriale et durable. Le secteur de la transformation a des assises régionales, des marchés de niche, plusieurs petites entreprises et quelques grosses. Puis, le rapport contient une vision non explicite, selon laquelle les producteurs vendent aux consommateurs qui mangent québécois et préfèrent le terroir. L'agriculture serait un mode de vie et être un agriculteur serait un droit au Québec.

Deux politiques pour deux agricultures

M. Morisset conteste largement ces deux visions. Il mentionne que 85 % des produits québécois sont vendus à des transformateurs et non pas directement aux consommateurs. Les producteurs n'ont donc pas de signaux directs du marché de détail, sauf dans le cas des circuits courts, lesquels ne peuvent pas être au centre du développement agroalimentaire. La tendance lourde est aux super et mégamarchés. En conséquence, sans une industrie de transformation forte, il n'y aura pas d'agriculture de masse au Québec. M. Morisset soutient en outre que le nationalisme alimentaire québécois est battu en brèche par l'extraordinaire disponibilité à bas prix, qui provient de trois distributeurs contrôlant 90 % du marché et pouvant s'approvisionner partout dans le monde. Quant aux produits de niche et du terroir, ils sont essentiellement réservés au repas festif du samedi soir, résume le professeur, en notant que les fromages fins qui prolifèrent au Québec n'absorbent que 5 % du lait québécois, dont 4 % va à Saputo et Agropur. Les petites fromageries ne prennent que 1 % du lait. «Il faut nourrir les Québécois de ce qu'ils mangent, même si on le déplore», conclut-il.

M. Morisset avance que l'agriculture n'est pas une activité culturelle et que, depuis les années 1960, elle fait partie du secteur économique à part entière, qu'elle est devenue professionnelle: «De local, le marché est devenu international et on ne peut plus dire: je reste dans ma cour.» Pour faire face à une concurrence mondiale féroce, il faut nécessairement atteindre un niveau de productivité et de rentabilité suffisant. Le professeur affirme carrément que «l'État n'a pas à subventionner tout le monde et il ne doit pas y avoir de BS spécifique à l'agriculture». Selon lui, l'argent des contribuables doit servir à consolider l'agriculture qui est soumise à des fluctuations exceptionnelles et à soutenir le développement d'entreprises de production et de transformation performantes qui seront un jour indépendantes financièrement ou pour atteindre certains objectifs admis socialement.

«Les initiatives originales et la petite agriculture ont leur place, mais n'ont pas d'avenir sans la colonne vertébrale agricole et alimentaire», affirme cet expert, convaincu que l'avenir repose sur l'application de deux politiques pour deux agricultures bien distinctes: l'une de masse avec une alliance avec les transformateurs et l'autre, qui serait traditionnelle et d'occupation du territoire.

Dans une perspective plus large, il voit en agriculture un phénomène en perpétuel mouvement, qui a fait passer le nombre de fermes au fil des décennies de 150 000 à 30 000. En 2006, 41 % des fermes généraient des revenus inférieurs à 50 000 $, dont les propriétaires avaient besoin d'un emploi extérieur pour survivre. Les fermes ayant des revenus de 100 000 $ et moins, soit près de 20 000 fermes, généraient 10 % des revenus bruts globaux. En revanche, 26 % des fermes, soit près de 7000 exploitations, produisant des revenus supérieurs à 250 000 $ généraient 80 % des revenus. Se pourrait-il que dans 10 ou 12 ans, il ne reste que 2000 fermes parmi les 7000 actuelles? «Il est important d'avoir une agriculture capable de supporter la concurrence mondiale actuelle avec les transformateurs. Il faut consolider ce qui a la chance de durer dans le temps», répond M. Morisset.

Rencontré vendredi dernier au SIAL, le ministre Laurent Lessard a réitéré que le rapport Pronovost a reçu un large appui de plusieurs courants et organismes dans la société et que le gouvernement a l'intention d'y donner suite. «M. Morisset serait-il le seul soldat à avoir le pas?», s'est-il demandé. Le président de la Coop fédérée, Denis Richard, et Claude Lafleur, le chef de la direction, se sont eux aussi complètement dissociés de l'analyse du professeur, tout comme le collègue de celui-ci à l'Université Laval, Guy Debailleur.

Parmi ceux qui sont d'accord avec M. Morisset, il y a Rémi Trudel, ex-ministre de l'Agriculture et désormais chercheur à l'École nationale d'administration publique de l'Université du Québec: «C'est une brillante et remarquable analyse et description de la situation actuelle et à venir. Il explique que dans une économie de marché, en agriculture comme dans les autres secteurs d'activité, c'est le marché qui dicte à la production». Quant au rapport de la Commission Pronovost, il en dit ceci: «Un rapport bonbon, un petit bonbon pour chaque groupuscule et des plus gros pour ceux qui réussissent à faire croire qu'ils représentent une tendance de fond incontournable pour l'avenir de l'agriculture au Québec.»

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