Gaspésie - Le dur labeur des travailleuses dans les usines de crabe

Gaspé — En Gaspésie, la main-d'oeuvre dans les usines de crabe est composée, à très forte majorité, de femmes. Elles sont près de 700 réparties dans quatre usines (Pasbébiac, Sainte-Thérèse, Pabos et Gascons) à travailler dans l'humidité et sur des planchers de ciment.

En chiffres, l'industrie du crabe, c'est 21 % du volume des débarquements en Gaspésie; mais elle représente toutefois 44 % de la valeur des débarquements de l'industrie de la pêche au Québec.


Les usines de crabe sont remplies d'ouvrières qui travaillent à la chaîne, souvent debout, au rythme d'une cadence régulière où les mouvements se répètent allègrement, dans un silence monastique, sous des lumières froides. Elles trient et décortiquent un produit qui est destiné au marché japonais et américain.


Les témoignages sont rares, mais l'une d'entre elles s'est confiée au Devoir, «pour la cause», sous le couvert de l'anonymat. «Je travaille sept jours sur sept en ce moment. Je commence à 6h du matin et je finis un peu avant 10h du soir.»


C'est l'ouvrière type d'une usine de crabe. Elle est dans la quarantaine, non syndiquée, payée tout juste au-dessus du salaire minimum, peu scolarisée (parfois même, elles sont analphabètes fonctionnelles) et elle ressent des douleurs aux bras et aux poignets à force de répéter les mêmes mouvements.


«Il y a des filles, dans mon usine, qui font des tendinites et plusieurs ont mal aux jointures et aux bras. Maintenant, on nous fournit des bancs pour qu'on puisse s'asseoir en travaillant, mais avant on travaillait debout sur le ciment. Assis, c'est moins pire», explique-t-elle.


Étant donné que la saison de pêche au crabe ne dure que huit semaines, elles doivent maximiser leur travail sous la pression et le stress. Pour certaines d'entre elles, concilier travail et famille est une tâche pour le moins ardue. Notre travailleuse a droit à un congé de temps à autre, à partir de la quatrième semaine de travail «parce que au début de la pêche, il faut donner un coup». Selon elle, les pauses sont respectées ainsi que les heures de repas et «la paye arrive à temps».


Par contre, elle «comprend mal» pourquoi les hommes sont mieux rémunérés que les femmes dans son métier. «Les hommes travaillent fort à casser le crabe, mais décortiquer le crabe comme on le fait, c'est difficile aussi. On travaille sous la pression, nous aussi, puis il ne faut pas qu'on refuse de la job trop souvent. C'est encore plus difficile pour les filles qui ont des enfants; ces filles-là n'arrêtent jamais. Mais entre nous, on se tient, puis on se comprend.»


Autre difficulté, la plupart «des travailleuses n'arrivent pas à se qualifier au chômage, dit-elle, puis on est obligées de passer par Emploi-Québec» en raison d'une trop courte saison de travail.


Pour s'y qualifier, elles participent, sous l'égide d'Emploi-Québec, à des travaux d'utilité collective (aménagement de pelouses, de sentiers pédestres, etc.) payés à hauteur du salaire minimum, à condition qu'elles suivent une formation scolaire l'hiver durant.





La face cachée de la Gaspésie


À la Table de concertation des Groupes de femmes de la Gaspésie/les Îles, on se dit «outrées» par les conditions de travail de ces femmes. «C'est un milieu très difficile et on sait que les femmes sont moins payées que les hommes. Nous savons pertinemment qu'il n'existe aucune étude concernant ces travailleuses-là», dit la coordonnatrice, Marie-Thérèse Forest. Une réflexion s'impose, ajoute-t-elle, quant aux conditions de travail. Elle est d'avis qu'il s'agit d'une face cachée de la Gaspésie, en cela que «c'est un milieu que l'on ne connaît pas et qu'il est dirigé par des hommes. Les femmes sont utilisées comme cheap labour».


À la Commission de l'équité salariale, aucune plainte n'a été déposée à ce sujet. Et à la Commission des normes du travail du Québec, les chiffres disponibles relativement aux travailleurs et travailleuses de trois usines de crabe gaspésiennes sont les suivants. Des douze plaintes qui ont été déposées entre 1996 et 2001 (principalement de nature pécuniaire), seulement deux concernaient des femmes (dont un désistement). Toutes les autres causes ont été réglées. Actuellement, aucune plainte n'est à l'étude.


Pour sa part, Lucie Desrochers, porte-parole et agente de recherche au Conseil du statut de la femme du Québec, est «étonnée» d'apprendre que des femmes travaillent aussi durement. «Ce sont des conditions de travail difficiles et, du point de vue de la santé et de la sécurité, on sait que ce sont des secteurs où il y a beaucoup d'accidents.»


Mme Desrochers n'est toutefois pas surprise que peu ou pas de plaintes soient déposées à la Commission de l'équité salariale et à la Commission des normes du travail du fait de la «précarité» de ces emplois. «Même si la loi les protège, elles s'exposent dans l'immédiat à des représailles.»


De plus, les lacunes se retrouvent dans «les moyens dont les organismes publics disposent pour appliquer» la loi. Selon elle, la Commission des normes du travail n'a pas suffisamment de personnel pour faire tout le travail qui lui incombe. Autrement dit, «les employeurs ne se sentent pas surveillés». Et au sujet de la Commission de l'équité salariale, Lucie Desrochers précise qu'il faudrait lui donner «des moyens juridiques plus forts et plus de moyens matériels» afin de mieux faire appliquer la loi. Les employeurs «comptent justement sur les difficultés des travailleuses de porter plainte et de maintenir celle-ci». Elle reconnaît par contre que la Commission est encore «nouvelle» et que la Loi sur l'équité salariale «n'est pas rien».





«Pendant que ça passe»


Aussi, elle se dit consciente des contraintes du travail. «Elles ont peu de temps pour rapporter des revenus et il y a une pression qui entraîne tout le reste. Si on leur offre de travailler 70 heures par semaine, elles vont le faire parce qu'il faut le prendre pendant que ça passe.»


Même son de cloche à la CSST. «Certaines endurent leur mal en patience» le temps d'une saison, de dire son coordonnateur, Jean Hébert. Il soupçonne d'ailleurs qu'il y ait des cas de blessures non déclarées (tendinites, bursites, ténosynovites et asthme au crabe). C'est la raison pour laquelle il n'y a pas de chiffres disponibles. «Après six semaines de travail, elles trouvent ça difficile; mais elles endurent le reste du temps. C'est une problématique régionale; et il y a la peur de perdre son emploi.» M. Hébert reconnaît qu'il y a des «non-dits» dans ce milieu.


Des non-dits, Jean-Paul Bourget, auteur de la dernière Étude psychosociale dans la MRC Rocher Percé et travailleur communautaire, est d'avis qu'il y en a lui aussi. «Juste le fait qu'il n'y a pas de syndicat dans ce domaine fait que les employeurs ont beau jeu. Ces femmes-là ne se plaindront jamais parce que, si elles perdent leur emploi, c'est l'aide sociale assurée», souligne-t-il, du fait de leur sous-scolarisation.


Du côté de l'Association des crabiers gaspésiens, le ton est à la conciliation à propos des conditions de travail des travailleuses. «C'est comme dans n'importe quel domaine, il y a toujours place à de l'amélioration», soutient son président, Marc Couture. Il ajoute toutefois, faisant allusion à la courte saison de la pêche, «qu'il faut composer avec les conditions de la pêche».





Des améliorations


Des améliorations ont été apportées relativement aux conditions de travail dans certaines usines, comme à l'usine de Sainte-Thérèse, qui emploie plus de 300 personnes, citée par Emploi-Québec comme un modèle à suivre.


Par exemple, la direction de l'usine a engagé Diane Morin, une infirmière spécialisée en santé au travail. Quand on lui demande si toutes les travailleuses lui confient leurs maux, Mme Morin répond que, «non, il est vrai que plusieurs d'entre elles n'osent pas». Certaines préfèrent donc souffrir en silence.


Le directeur de l'usine, Bernard Lacroix, n'était pas peu fier d'annoncer que son entreprise s'était conformée à la Loi sur l'équité salariale et «que tous les ajustements salariaux ont été apportés». Le taux horaire est de 8,25 $ pour les apprentis, de 9,25 $ pour les femmes et de 10,20 $ pour les hommes. Au sujet des conditions de travail, Bernard Lacroix indiquait qu'il y a toujours place à l'amélioration. «Les usines ne sont pas des camps de vacances», a-t-il dit, mais elles ne sont pas non plus «des camps de concentration».