Bilan 2007-2008 - Trop de fermetures

Dans le feu de l'action syndicale pour plus d'un million de travailleurs, une autre année de gains et de... déceptions.

Au cours des 12 derniers mois, des milliers de travailleurs sont sortis écorchés de la tourmente forestière et manufacturière, pour laquelle il semble plus facile de déterminer des causes que de trouver des solutions. Sur le plan politique, les gouvernements minoritaires en place des deux bords ont servi à garder les eaux syndicales plutôt calmes durant la même période, pendant qu'un front commun intersyndical élargi est en train de prendre forme et risque un jour de faire des vagues. Pour ce qui est de l'ensemble de l'existence des syndicats, cinq grandes organisations (FTQ, CSN, CSQ, FIQ et CSD), qui à elles seules regroupent près de 1 200 000 travailleurs, témoignent ici des fait marquants vécus d'un 1er mai à l'autre.

La FTQ mobilise et lance des appels

Bon nombre de membres de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) n'ont pas eu le coeur à la fête durant la dernière année, affligés qu'ils ont été par les fermetures massives d'usines et le marasme dans le secteur de la forêt; les licenciements massifs dans le secteur manufacturier ont aussi fait mal. À tel point que la FTQ a fait appel à la tenue d'un sommet dans ce champ d'activité dans le but de trouver des solutions à la saignée des emplois, d'aider les travailleurs âgés et de former des travailleurs plus jeunes.

Dans la forêt, la centrale a pris part à l'organisation et à la tenue du Sommet de la forêt de Québec, qui a produit des consensus plutôt ignorés par le gouvernement au moment du dépôt de son livre vert sur la forêt. Des collectivités entières, comme Lebel-sur-Quévillon, vivent branchées sur le respirateur artificiel et attendent une action gouvernementale urgente, comme le souligne Michel Arsenault, président de la FTQ: «Les travailleurs et leurs familles ont besoin de mesures costaudes des différents ordres de gouvernement. Il faut voir l'amertume et la colère des salariés de Golden Brand et Cari-All à Montréal, de l'imprimerie Quebecor de Magog ou encore de l'usine Crocs de Québec, pour ne nommer que ceux-là, pour comprendre l'urgence de la situation. Pour plusieurs, c'est toute une vie de travail qui finit en queue de poisson. On ne les laissera pas tomber.»

Au nombre des dossiers qui ont sollicité les énergies et les ressources de la plus grande centrale syndicale québécoise (557 000 membres), celui du maintien et de l'amélioration du système public de santé contre les coups de butoir des promoteurs du privé figure en tête de liste, selon le président: «Il ne s'agit pas d'un enjeu pour les seuls travailleurs du secteur de la santé. Tous les travailleurs, du privé comme du public, tous les citoyens et citoyennes du Québec doivent protéger ce véritable joyau qu'est notre système de santé public, universel et gratuit. On ne veut pas et on ne doit pas revenir 40 ans en arrière, alors que des familles se ruinaient pour assurer des soins décents à l'un des leurs.»

Mentionnons que la FTQ a également participé, cette année, à tous les débats sur le français au travail, sur l'intégration des travailleurs immigrants, sur la formation professionnelle, notamment par les interventions de son secrétaire général, René Roy.

Enfin, il apparaît difficile de ne pas rappeler, dans ce survol de l'année syndicale de la FTQ, le départ à la retraite d'Henri Massé. Il a été à la direction de la centrale pendant près de 15 ans et a laissé en héritage, selon ses propres paroles au congrès de la FTQ de décembre 2007, «une organisation syndicale unifiée, capable de surmonter ses conflits par la solidarité».

La CSN s'inquiète et se félicite

Claudette Carbonneau, présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), signale que l'année a été ponctuée de plusieurs événements marquants parmi lesquels elle en retient trois, dont la contestation de lois votées par le gouvernement Charest: «Elles mettaient en cause les droits syndicaux, soit celui d'association, de négociation et de grève. Je pense que ce fut une année où on a commencé à voir un tournant sur ces questions-là. Il y a la décision de la Cour suprême du Canada, dans une cause de la Colombie-Britannique appelée Health Services and Support, qui est un véritable retournement. La Cour avait durant longtemps dissocié ou isolé le droit d'association, de négociation et de grève; ils sont maintenant obligés de faire volte-face et de se rapprocher des grandes conclusions du BIT et de l'Organisation internationale du travail. C'était là nos prétentions quand nous avons contesté nombre de lois.» Sur la scène judiciaire, elle mentionne encore une victoire remportée, soit celle de la contestation de la loi 30 devant la Cour supérieure, et d'autres causes pendantes devant les tribunaux. Celles-ci sont porteuses pour l'avenir dans le contexte du jugement de la Cour suprême.

En deuxième lieu, la présidente affirme qu'elle est complètement abasourdie de constater le pilonnage qui s'est produit et qui se poursuit dans le réseau public de la santé et des services sociaux: «Les attaques sont quasi quotidiennes et il y a toutes sortes d'initiatives plus folles les unes que les autres qui sont prises.» Dans ce dossier, elle relève une contradiction évidente dans le comportement gouvernemental: «Les manchettes laissent savoir que le rapport Castonguay est mis aux oubliettes et, quelques jours après, le premier ministre ira dire que 65 % des recommandation de celui-ci seront appliquées.» Elle s'inquiète profondément de la menace historique qui plane sérieusement sur le réseau: «Cela va amener la CSN et d'autres organisations syndicales, comme la FTQ, à mettre en tête de liste de leurs priorités cette année la tenue d'une vaste campagne pour rejoindre l'ensemble de nos membres afin que nous nous portions à la défense du réseau public.» Il importe donc de voir et de savoir que de sérieux problèmes existent, auxquels on doit trouver des solutions, mais il ne faut pas pour autant mettre en péril le grand principe de la gratuité des soins pour tous.

Claudette Carbonneau aborde un troisième sujet, soit celui de l'engagement de l'État dans le développement de l'économie; elle éprouve de la satisfaction quant à ce virage: «On avait auparavant assisté à toutes sortes de coupures et, cette année, pour donner un exemple concret, est survenue une entente entre le gouvernement du Québec et Alcoa pour le développement de l'usine d'aluminium à Baie-Comeau. Ce n'est pas rien et c'est un changement de cap.» Elle ajoute: «C'est dû à l'existence d'un gouvernement minoritaire, mais aussi à la résistance du mouvement syndical, qui a bien compris que l'emploi mérite un engagement qui passe également par celui de l'État.»

La CSQ consolide et prend un virage

Réjean Parent, président de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), relève un premier fait significatif qui a marqué l'existence de son mouvement: «Il est lié aux objectifs qu'on poursuit, et il s'agit de la consolidation du secrétariat intersyndical des services publics. Ce dossier meuble une partie importante de notre temps, à la fois dans nos instances et dans nos discussions en général, dans un contexte où on échange pour raffermir le rapprochement entre les cinq organisations en vue de la prochaine ronde de négociation.» Il pose ce constat: «C'est un phénomène marquant parce que la conviction profonde — et je le dis en ligne avec la construction des alliances —, c'est qu'il faut raffermir celles-ci pour faire face à l'État lors des prochaines négociations. C'est un cheminement vers un front commun renforcé et plus large que celui qu'on a connu et qui regroupait trois centrales; il s'élargirait à l'ensemble des salariés du secteur public.» Les pourparlers sont entamés et se poursuivent: «C'est progressif et on est quand même à quelques mois des premiers travaux liés à la négociation, mais dans ce contexte-là, il ne fallait pas attendre la veille du "party" pour lancer les invitations et s'employer à former et à consolider ce front, ce qui a été fait durant la dernière année.»

Deuzio, le président Parent fait observer que la CSQ a profité de façon générale de la présence d'un gouvernement minoritaire pour consolider ses assises à l'interne: «En présence d'un pouvoir qui est passablement moins arrogant, ça nous a servi à raffermir la vie syndicale et à pousser plus loin notre réflexion.»

En ce sens, il se penche sur un questionnement qui a cours et qui se poursuit à la CSQ: «Celle-ci est issue de toute la préparation de notre prochain congrès, qui aura lieu en 2009. Il existe à ce sujet un facteur qui marque un certain tournant dans notre organisation. Une chose est certaine — même si j'ignore jusqu'où ira le congrès avec cela —, c'est que le conseil général permettra de remettre en question toutes nos pratiques en matière d'action politique.»

Il revient en arrière pour mieux situer le présent: «Il y a eu un retour de flamme post-référendaire au milieu des années 90 et, de ce côté-là, nos membres étaient très frileux par rapport à l'action politique que la centrale pouvait mener. Les officiers syndicaux, les représentants des différents syndicats et le conseil général nous ont maintenant donné le mandat de réfléchir sur notre rapport au politique, dans le contexte où on est en phase de déconstruction de l'édifice social à cause de la privatisation de la santé et de l'éducation, de la transformation de nos universités en laboratoires pour les transnationales à même les deniers publics, etc.» Il ajoute: «Nos membres sont en train de renouer avec le social et le politique.»

La FIQ en lutte obtient des gains

La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) a célébré ses 20 ans d'histoire cette année et plusieurs dossiers importants ont été au coeur de ses préoccupations, dont la lutte à la privatisation du système de santé public, les négociations locales et le jugement favorable au mouvement syndical rendu sur la loi 30.

Cette organisation est hautement préoccupée par la place de plus en plus grande réservée au privé dans le réseau de la santé et des services sociaux. Le point de départ vers la privatisation avait été donné à la suite du jugement Chaoulli et de l'adoption du projet de loi 33 en 2006. Durant la dernière année, le gouvernement de Jean Charest a multiplié les ouvertures au privé. Les exemples à ce propos ne manquent pas: élargissement de la gamme de traitements offerts dans les centres médicaux spécialisés, libre cours à l'ouverture de cliniques de santé privées, position ambiguë du ministre de la Santé sur le rapport Castonguay. Lina Bonamie, présidente de la FIQ, s'inquiète de la tournure des événements quant à ce document: «Les médias ont enterré prématurément le rapport Castonguay. Le ministre Couillard a sévèrement critiqué le rapport le jour même de sa sortie, mais quelques jours plus tard, son discours avait complètement changé. La seule recommandation que le ministre de la Santé rejetait était la hausse de la taxe de vente du Québec [TVQ]. De plus, tout le chapitre portant sur les personnes âgées en perte d'autonomie était déjà en cours d'application bien avant que le mandat ne soit donné au groupe de travail. Le pacte social qui lie le gouvernement à la population québécoise depuis plus de 40 ans est grandement menacé.»

Sur un autre plan, la FIQ a conduit deux dossiers importants sur la négociation au cours de la dernière année. La négociation des conventions locales s'est poursuivie dans plusieurs centres de santé et de services sociaux de la province, et une entente avec le gouvernement a été conclue pour les infirmières cliniciennes.

Les négociations locales avaient débuté en 2006 et elles se sont accélérées au cours de l'année 2007: «Pour la Fédération et ses syndicats affiliés, cette négociation locale s'est avérée un défi de taille puisque jamais les organisations syndicales n'avaient négocié dans ce cadre-là. De plus, il était primordial d'utiliser ce levier afin d'améliorer les conditions de travail des professionnelles en soins infirmiers et cardiorespiratoires. Aujourd'hui, on peut dire que plus de 75 % des négociations locales ont été conclues par une convention locale signée par les syndicats locaux et leur employeur», assure la présidente.

Pour leur part, les infirmières cliniciennes ont obtenu des gains substantiels tant sur les plans normatif que salarial. Elle s'en félicite: «Il s'agit d'une mesure de reconnaissance nécessaire qui permettra, espérons-le, d'attirer et de retenir les infirmières dans les établissements publics de santé. Avec la pénurie qui sévit toujours dans le réseau de la santé, il ne fait aucun doute que de telles mesures sont nécessaires.»

En troisième lieu, le jugement de la Cour supérieure déclarant inconstitutionnelle la loi 30 représente aussi un événement marquant du vécu syndical de mai 2007 à mai 2008, comme Lina Bonamie le laisse savoir: «La Cour reconnaissait ainsi que les droits syndicaux ont été bafoués par le gouvernement de Jean Charest. Ce jugement représente une belle victoire pour l'ensemble des organisations syndicales touchées par cette loi matraque.»

La CSD conduit plusieurs dossiers

La Centrale des syndicats démocratiques (CSD) a poursuivi son action syndicale sur plusieurs fronts à la fois. Voici un résumé de son ordre du jour syndical au cours de la dernière année.

Le mouvement a continué d'oeuvrer sur le «transfert des compétences» entre travailleurs plus expérimentés et plus jeunes. La CSD a mené pendant 18 mois un projet de recherche intitulé «Le transfert des compétences, une nécessité qui doit se répandre» afin d'outiller ses syndicats affiliés, de les aider à s'approprier davantage ce nouveau champ de responsabilités, et de s'engager, dans le cadre d'un partenariat patronal-syndical, dans une démarche de transfert des compétences.

La Centrale a dénoncé le plan fédéral d'aide aux secteurs manufacturier et forestier. François Vaudreuil, son président, s'est porté à la défense des travailleurs âgés contraints de se soumettre à des programmes de formation en vertu de la position fédérale: «Ces travailleurs n'en sont plus là, ils ont atteint, voire dépassé, l'âge de 55 ans et leurs compétences ne sont plus en demande sur le marché du travail. Ils souhaitent donc pouvoir se retirer du marché du travail dans la dignité avec un soutien du revenu décent jusqu'à l'âge de la retraite. Quand le gouvernement Harper comprendra-t-il enfin le message?»

La CSD est revenue à la charge pour la sauvegarde de l'industrie canadienne de la bicyclette. Pour y arriver, elle réclame toujours le maintien obligatoire des tarifs antidumping pour une période de cinq ans.

L'organisation a tenu un important colloque en novembre dernier, dont le thème était «Harmoniser droits individuels et collectifs». En avril, elle lançait une campagne visant à consolider les emplois existants sous le thème «Encourageons les produits ici, encourageons les produits d'ici...»

Collaborateur du Devoir