Ford vend Jaguar au groupe indien Tata - À Coventry, berceau des «Jag», le mythe est intact

Bien que Jaguar ne soit déjà plus un constructeur britannique depuis bientôt vingt ans, il reste une fierté nationale, une légende.
Photo: Agence France-Presse (photo) Bien que Jaguar ne soit déjà plus un constructeur britannique depuis bientôt vingt ans, il reste une fierté nationale, une légende.

Coventry, Royaume-Uni — Il suffit d'interroger les habitants de Coventry, ville anglaise d'un peu plus de 300 000 habitants, pour mesurer la place qu'occupe Jaguar dans son histoire. «Vous savez, ici, on connaît tous de près ou de loin quelqu'un qui travaille ou a travaillé chez Jaguar», explique Andrew, chauffeur de taxi. Ici, comme à Londres, peu importe que Jaguar ne soit déjà plus un constructeur britannique depuis bientôt vingt ans, il reste une fierté nationale, une légende.

«Comme Aston Martin et Rolls Royce, Jaguar fait partie du patrimoine national», reconnaît Cliff Gulvin, un économiste.

Ted, serveur dans un pub du centre-ville, s'enflamme: «Bien sûr, il y a eu des hauts et des bas, mais qu'importe, nous sommes fiers.» Son père et l'un de ses frères ont travaillé à l'usine de Browns Lane jusqu'à sa fermeture en 2005.

Les habitants de Coventry en oublieraient presque que Ford a injecté plus de 10 milliards de dollars depuis le rachat, que la qualité n'a pas été toujours au rendez-vous, et que la production s'est considérablement ralentie depuis des années. Les passionnés de voitures de luxe ont peu à peu délaissé Jaguar, jugée trop old fashion, connotée «nouveaux riches», pour BMW ou Audi. «Il y a longtemps que Jaguar a abandonné les cuirs pleine fleur cousus à la main et, pour réduire les coûts, les ingénieurs britanniques ont utilisé la plate-forme de la Ford Mondeo pour la X Type. Une erreur cruciale», juge un ancien de chez Ford passé à la concurrence.

«Ce qui est important aujourd'hui, c'est que Jaguar maintienne son centre de conception, recherche et développement entièrement à Coventry, où il emploie 2 000 salariés, ainsi que ses usines d'assemblage à Birmingham et à Liverpool», explique un des ingénieurs de Whitley. Jaguar est le cinquième employeur de la ville mais le premier privé, avec 2280 employés.

Capitale mondiale du cycle à la fin du XIXe siècle, Coventry a été le berceau de l'industrie automobile en Angleterre. «Nous avons eu jusqu'à 130 constructeurs automobiles ici», explique le guide du Musée des transports. Jadis réputée, l'industrie automobile britannique a sombré dans la déconfiture au début des années 1980. Les grands constructeurs ont disparu, British Leyland (avec les marques Austin, Morris, MG Riley, Wolseley), le groupe Rootes (Hilman, Humber, Sunbeam, Singer), Triumph. Et les habitants ne veulent surtout pas revivre l'un de ces épisodes. La fermeture en 2005 du site de production de Brown's Lane, le berceau historique de Jaguar installé en 1935 par le fondateur, William Lyons, et où fut assemblée la Type E, véritable icône du constructeur, a laissé des traces dans les esprits.

À Coventry, le pragmatisme prévaut sur le chauvinisme. «Être racheté par des Indiens, il y a vingt ans, cela aurait été terrible. Mais au fil des années, nous nous sommes habitués à la mondialisation», explique Alan Durham, directeur des affaires internationales auprès de la chambre de commerce.

Mais si l'industrie automobile britannique a toujours été guidée par la logique industrielle et non par des considérations politiques, la vente de Jaguar à l'indien Tata a provoqué une petite polémique mardi 18 mars au sein du gouvernement: certains de ses membres souhaitaient abandonner les Jaguar pour rouler en voitures hybrides comme la Toyota Prius. John Hutton, ministre britannique de l'industrie, qui conduit une Jaguar, est immédiatement monté au créneau, déclarant: «Je dois être vu dans un véhicule britannique pour soutenir la production nationale.» En juin 2007, lorsque la reine a demandé à Gordon Brown de former le nouveau gouvernement, c'est à bord de sa Jaguar qu'il s'est rendu au palais de Buckingham. Preuve que «Jag» fait bien encore partie du patrimoine britannique: John Prescott, ancien vice-premier ministre de Tony Blair, avait été gratifié du sobriquet «Two Jag Prescott», pour railler son train de vie jugé trop bourgeois pour un travailliste.