L'incontournable réalité du faux

Kuala Lumpur — Avec une imitation de montre Cartier au poignet, un faux portefeuille Hermès dans une bonne copie de sac Louis Vuitton, portant peut-être aussi du faux parfum Guerlain et du faux antirides Dior, Mme Azizah hésite, derrière ses fausses Gucci, entre les copies DVD du dernier James Bond et les CD du Norton Antivirus 2003, qui s'offrent à sa convoitise en plein jour sur un trottoir de Bangsar, quartier branché-riche de Kuala Lumpur, en Malaisie. Elle pense qu'il est naturel, dans un monde capitaliste, tel qu'il est promu par l'Occident, d'acquérir un bien au meilleur prix. L'acheteur prend simplement un risque supplémentaire: celui de tomber sur... une mauvaise copie. Que son aspirine ou ses pneus de voiture puissent aussi être des copies, à son insu cette fois, elle n'y voit guère d'inconvénient pourvu que le rapport qualité-prix soit honnête.

Une pandémie

C'est dans ce contexte que les grandes marques mondiales mènent la guerre contre la contrefaçon et la piraterie à travers le monde, et plus particulièrement en Asie. Là-bas, le problème a pris des allures de pandémie, notamment grâce à un public très demandeur qui, malgré certaines campagnes publiques virulentes, continue d'associer «copie» à bonne affaire plutôt qu'à crime ou à vol de propriété intellectuelle. S'ajoute à cela le manque d'enthousiasme de certaines institutions telles que les bureaux d'enregistrement des marques, la police ou les douanes, qui ont d'autres priorités. Le chiffre d'affaires de la contrefaçon et du piratage à l'échelle mondiale varie, en fonction des études, de 130 milliards à 250 milliards $US et compterait pour 5 % à 7 % du commerce international. «C'est par nature impossible à évaluer», commente Fabrice Mattei, du cabinet d'avocats spécialisé dans la lutte contre la contrefaçon Rouse International, à Bangkok, tout en admettant que le problème est gigantesque.

En trois ans, les saisies européennes ont augmenté de 900 %, le nombre d'articles contrefaits pris atteignant 94 millions en 2001. «L'Asie mérite grande attention à double titre: comme première zone de production mais aussi comme importante source de flux vers d'autres marchés que le sien», indique Katharine Bostick, avocate à Singapour au sein de l'une des équipes juridiques de Microsoft spécialisées dans les questions de piraterie de logiciels. Selon l'étude de Business Software Alliance (BSA, association de 22 producteurs de logiciels professionnels), le Vietnam, la Chine et l'Indonésie ont les taux d'utilisation de logiciels piratés les plus hauts du monde: entre 88 % et 94 %, contre 25 % en Angleterre et aux États-Unis.

«On constate à la qualité des détails sur la copie finie, ainsi qu'aux mouvements des produits qu'on arrive à retracer, que les réseaux sont très organisés, très professionnels et clairement transnationaux», avoue Me Bostick. L'avocate confirme la thèse selon laquelle la contrefaçon informatique et électronique, extrêmement lucrative une fois les lourds investissements de départ amortis, serait passée entre les mains du crime organisé. La contrefaçon a en effet le double attrait d'offrir des profits importants à moindres risques. Alors que le trafic de drogue est passible de peine de mort dans presque tous les pays d'Asie du Sud-Est, aucune peine de prison n'y a encore été requise contre un contrefacteur de disques optiques. «L'arsenal juridique est à peu près en place, mais c'est son application qui fait défaut», dit l'avocat Me Mattei.

«Les faussaires calculent le ratio marge sur risque, ils sous-traitent, délocalisent, échangent. Ils sont très flexibles et ils adoptent une logique industrielle», analyse Eric Bijaoui, directeur de Research and Intelligence, un bureau d'enquêtes privé installé à Kuala Lumpur. C'est ainsi que la contrefaçon s'est étendue à des domaines bien plus vastes que les alcools, les sacs à main, les cigarettes et les CD. «Aujourd'hui, tout ce qui a un nom est susceptible d'être copié: médicaments, huiles de moteur, articles de sport, pièces détachées de voitures et d'avion», ajoute M. Bijaoui.

«Un de nos distributeurs agréés a vendu des cylindres pneumatiques qu'il avait fait faire de son côté et sur lesquels il avait apposé notre marque — américaine», déplore Robert Jaimond, directeur régional de l'entreprise américaine Parker. Il a lui-même trouvé des interrupteurs signés «Merlin Gerin» pour un vingtième de leur prix de vente européen dans un bazar de Kuala Lumpur. C'est l'un des nouveaux aspects de la contrefaçon: elle répond désormais à une réelle demande industrielle et vient concurrencer les marques ou les savoir-faire.

Mauvaise image

À travers la région, les autorités, conscientes de la mauvaise image que ce problème confère à leur pays, donnent l'impression de redoubler d'efforts et d'initiatives pour tenter d'enrayer le phénomène. De nouvelles lois, des équipes de police renforcées, de nouveaux tribunaux spécialisés, des cellules de crise et des lignes téléphoniques de dénonciation se mettent progressivement en place, notamment à Singapour, à Kuala Lumpur et à Bangkok.

Mais «au fond, ces pays ont des problèmes plus importants à régler; et s'ils font ce qu'il faut pour montrer leur bonne volonté, un certain nombre de mesures efficaces tardent à être prises», commente un analyste. Rien n'indique donc pour l'instant que la bataille soit gagnée pour les entreprises occidentales dépouillées de leurs idées et de leurs éventuels profits et qui n'ont pas d'autre solution que de s'impliquer directement, soit individuellement soit par le biais de collectifs (comité Colbert, BSA, etc.), dans la lutte contre les contrefacteurs, en collaboration plus ou moins satisfaisante avec les autorités locales. L'Europe s'est aussi dotée d'un réseau mondial d'observateurs et de spécialistes.

Reste que les partisans de la tolérance vis-à-vis de la contrefaçon — qui ne sont pas rares dans une région où le concept de propriété intellectuelle est quasiment inconnu — estiment que certaines économies se sont partiellement construites sur le dos des marques ou des brevets occidentaux avant de développer leurs propres industries, notamment au Japon et à Taïwan. Et qu'il ne s'agit donc peut-être que d'une phase de développement.

Ainsi, en Thaïlande, les anciens contrefacteurs du «Black Label» de Johnnie Walker produisent aujourd'hui leur propre whisky. La crise de 1997 aidant, les clients se sont rabattus sur ce second choix, moins cher puisqu'il ne s'appelle plus «Black Label», mais en réalité rigoureusement identique à ce qu'ils avaient pris l'habitude de boire de longue date.

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