Le baril à 100 $US - Un monde bipolaire

Le baril de pétrole a battu mercredi un record historique: à plus de 100 $US en séance, il a dépassé son pic d'avril 1980, quand la révolution islamique, en Iran, l'avait porté à 99,04 $US (39,50 $US de l'époque), selon les derniers calculs du Cambridge Energy Research Associates (CERA). C'est un «retour vers le futur», jugeait récemment le président du CERA, Daniel Yergin, en rappelant que les tensions géopolitiques sont «au centre des inquiétudes sur l'offre pétrolière».

Pour les pays producteurs, la rente pétrolière permet à leurs fonds souverains d'investir à l'étranger et de sortir peu à peu leurs économies du «tout-pétrole». Selon le Fonds monétaire international, Abu Dhabi Investment Authority, gestionnaire des fonds pétroliers des Émirats arabes unis, serait le plus riche et gérerait 875 milliards $US. Le Trésor français estime que les fonds publics et privés du Moyen-Orient capitaliseraient de 750 à 1500 milliards $US. Voire de 3000 à 4000 milliards, selon des banquiers en poste dans cette région.

À l'opposé, l'envolée des cours pénalise les pays consommateurs, même si l'enrichissement des pétromonarchies leur offre des débouchés commerciaux (Airbus...). Et c'est une catastrophe pour les pays pauvres dépourvus d'or noir, qui grèvent leur budget pour subventionner essence, gazole et fioul. Le pétrole cher est aussi une arme à double tranchant pour les «Big Oil». Elles ont réalisé des profits historiques depuis la flambée des prix en 2005. Au troisième trimestre 2007, les cinq majors (Exxon, Shell, BP, Total, Chevron) ont enregistré 20 milliards $US de résultat net. Mais leurs profits, calculés en dollars, ont baissé, en moyenne, de 15 % — et leur production de 9 % — durant cette période, selon Citigroup. La baisse des marges de raffinage (différence entre le prix du brut et le prix des produits raffinés vendus par les compagnies) et le renchérissement des coûts des projets en cours rognent les profits.

À cela s'ajoutent les règles de certains contrats de partage de production, qui prévoient une baisse du nombre de barils cédés aux compagnies étrangères quand le prix du brut monte. Exxon, Chevron et ConocoPhillips ont reconnu en avoir fait les frais. Or, ces contrats vont se multiplier, passant, en 2012, à 40 %, voire 60 %, des accords signés par les compagnies européennes, estime une étude de Citigroup.

En outre, les prix élevés accélèrent le remboursement de leurs investissements et le moment où elles doivent commencer à partager la production avec les pays hôtes. Enfin, plus les prix montent et plus les pays producteurs sont poussés à renégocier — à leur profit — les contrats signés à des périodes moins favorables pour eux. Cette loi se vérifie partout: du Kazakhstan au Venezuela, de l'Algérie à la Russie.

«En général, les gouvernements sont les grands bénéficiaires quand les prix atteignent de nouveaux sommets», souligne Robert Dudley, patron de l'anglo-russe TNK-BP. Les multinationales ne détiennent que 8 % des réserves mondiales prouvées; les compagnies nationales des pays producteurs 37 %, mais elles devraient atteindre 75 % en 2030, selon l'Agence internationale de l'énergie. «Sur les 25 premiers pays détenteurs de réserves prouvées de pétrole et de gaz, 21 sont en développement ou en transition», indique un rapport de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED). Pour s'équiper, diversifier leur économie et financer des programmes sociaux nécessaires à leur stabilité politique, ils ont besoin d'énormes capitaux.

À l'inverse, les ressources en hydrocarbures des pays développés décroissent dix fois plus vite que celles de ces nations. Les majors occidentales dominaient jusque dans les années 1980. Des observateurs leur prédisent désormais le sort des «dinosaures», il y a 65 millions d'années.

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