Portrait - Les entreprises dans la mire du terrorisme

Des vandales s’attaquent à un McDonald’s au Guatemala. Entre 1993 et 2005, 24 attaques ont eu lieu contre des restaurants de cette chaîne. Dans la grande majorité des cas, ces agressions visaient un symbole de l’Amérique plutôt que les produit
Photo: Agence Reuters Des vandales s’attaquent à un McDonald’s au Guatemala. Entre 1993 et 2005, 24 attaques ont eu lieu contre des restaurants de cette chaîne. Dans la grande majorité des cas, ces agressions visaient un symbole de l’Amérique plutôt que les produit

Lloyd's, chef de file mondial du marché de l'assurance et troisième assureur de dommages en importance dans plus de 200 pays et territoires, constate deux grands phénomènes de notre époque, à savoir la mondialisation grandissante des entreprises, d'une part, et la montée du terrorisme ou de la «violence politique», d'autre part. Il y a un lien évident à établir entre ces deux courants, soit une augmentation des risques pour de nombreuses sociétés d'affaires grandes et petites, que ce soit dans leur propre pays ou dans leurs filiales à l'étranger.

Voilà une grave question pour une compagnie d'assurances qui évalue que le risque politique dans l'économie globale pourrait être d'un billion de dollars (1 000 000 000 000 $), soit l'équivalent de 0,25 % d'une taxe géopolitique sur la croissance du PIB mondial. L'an passé, Lloyd's a jugé bon de commander une étude afin de mieux voir où se situait le monde des affaires sur cette question de la sécurité. Les informations que cette recherche fait ressortir sont parfois étonnantes, surtout en ce qui concerne l'attitude de hauts dirigeants d'entreprise. «Under attack? Global business and the threat of political violence» est le titre de ce travail qui a été préparé en collaboration avec Economist Intelligence Unit. Pas moins de 154 cadres supérieurs, dont 58 % étaient des présidents d'entreprise des quatre coins du monde, ont répondu aux questions. Il y a eu ensuite des entrevues en profondeur avec d'autres dirigeants seniors, des experts en sécurité et en terrorisme, des concepteurs de politiques et des représentants d'organismes non gouvernementaux.

Ce travail publié le printemps dernier présente les conclusions générales suivantes: il y a une préoccupation grandissante des chefs d'entreprise concernant les risques et les impacts de la violence politique (cette définition englobe le terrorisme et des situations de guerre comme celle de l'Irak) sur les multinationales. Il apparaît clairement que les compagnies doivent adopter une approche plus approfondie pour mieux se préparer à gérer les risques et à les atténuer. Dans les zones de conflit, au lieu de se replier uniquement derrière des barricades, les entreprises doivent chercher à mieux comprendre les communautés locales et à jouer au sein de celles-ci un rôle plus actif. Cela devrait faire partie de leur programme pour assurer la sécurité de leurs entreprises aussi bien que celle de leurs employés.

Des décisions erronées qui coûtent cher

Comme assureur, Lloyd's a évidemment intérêt à ce que ses clients soient adéquatement préparés à faire face à cet environnement parfois hostile et qui risque de le devenir davantage dans les prochaines années. Lord Peter Levene, président de Lloyd's, rappelle du reste, en préface de l'étude, que les actes terroristes de la dernière décennie du XXe siècle n'ont sans doute été qu'un prélude à d'autres actes de même nature. Il dit ceci: «Le terrorisme au XXIe siècle est un sujet précis à propos duquel le prix de prendre des décisions erronées pourrait être très élevé. Et les solutions sont rarement simples. À la suite du 11 septembre 2001, près de 200 000 emplois ont disparu ou ont été déplacés temporairement de Lower Manhattan, qui avait perdu 30 % de ses espaces à bureaux. En plus de cette tragédie à New York, il y a eu au cours de la dernière décennie près de 2000 personnes qui ont perdu la vie à cause d'actes terroristes, et environ 20 % des attaques terroristes ont visé le monde des affaires.»

S'il est vrai qu'on peut arguer que le quart des décès attribuables au terrorisme dans le monde des affaires depuis 40 ans sont survenus lors des attentats contre le World Trade Center, il y a eu depuis plusieurs tentatives spectaculaires d'actes terroristes, certaines ayant réussi, d'autres pas. Quoi qu'il en soit, il existe désormais un climat d'insécurité et d'imprévisibilité constant. «L'opinion et le niveau de risque peuvent changer brusquement, comme des compagnies danoises ont pu s'en rendre compte hors de leur pays lors de la crise des caricatures de Mahomet», rappelle-t-on dans l'étude.

Dans la plupart des cas, les entreprises visées par des groupes terroristes le sont, non à cause de ce qu'elles sont ou font, mais bien à cause de ce qu'elles représentent. Par exemple, entre 1993 et 2005, 24 attaques ont eu lieu contre des restaurants McDonald's. Les motivations des attaquants étaient généralement liées au nationalisme, à l'antimondialisation ou alors à des considérations religieuses ou idéologiques (marxistes). Dans la grande majorité des cas, ces agressions visaient un symbole de l'Amérique plutôt que les produits offerts dans ces restaurants.

L'évolution du terrorisme dans le monde est par ailleurs difficilement prévisible, parce qu'on ne peut pas s'appuyer sur des prévisions statistiques. «Les régions les plus difficiles pour les prévisions d'actes de violence ne sont pas les zones de conflit connues, mais les régions développées où les terroristes vont chercher à organiser des événements spectaculaires dans une société bien ordonnée.» Le cas des explosions dans les transports en commun en Espagne illustre bien cette stratégie. Bien sûr, un conflit de l'envergure de celui qui se poursuit en Irak risque aussi d'avoir «un impact à long terme» sur la sécurité un peu partout dans le monde. «Comme le terrorisme, les guerres vont continuer de changer. Au lieu d'avoir des guerres entre nations, nous avons des insurgés, des milices et des terroristes. Ces guerres civiles qui impliquent une multitude de petits groupes qui changent constamment, au lieu de parties adverses clairement définies, posent de grands défis pour le monde des affaires.»

Parmi les défis nouveaux auxquels auront à faire face les entreprises, il y a le fait que la communauté internationale surveille de plus près leur comportement dans les régions où la gouvernance est déficiente. «Le concept de la complicité dans le non-respect des droits humains et des problèmes connexes occupent une plus grande place dans les préoccupations», soutient Edward Bickham, vice-président aux affaires extérieures chez Anglo-American. Il ajoute que plusieurs compagnies ont été reconnues coupables d'avoir profité de règles inadéquates de travail dans des zones de conflit et d'avoir fait l'acquisition d'actifs de manière impropre en payant des redevances, en complicité avec des gouvernements répressifs. Selon la Croix-Rouge internationale, des dirigeants d'entreprise peuvent être accusés de crimes de guerre à la suite de gestes commis par leurs subalternes locaux dans certains pays.

Enfin, un autre facteur déterminant pour l'avenir est celui des changements climatiques. On prévoit qu'il y aura une croissance importante des «guerres de ressources», celles de l'eau, de l'énergie et de la terre arable. L'étude cite l'Égyptien Boutros Boutros Ghali, ex-secrétaire général de l'ONU et de la Francophonie, qui affirme que la prochaine guerre dans la région du Nil se fera à cause de l'eau, et non pas pour des raisons politiques.

Comment réagissent les entreprises?

Selon le sondage effectué pour Lloyd's, depuis cinq ans les entreprises ont pris les mesures suivantes face aux menaces croissantes du terrorisme: 41 % d'entre elles ont accru la sécurité dans leur système informatique; 37 % ont évité d'investir dans certains territoires; 30 % ont procédé à une révision de leurs critères dans la sélection de partenaires d'affaires; 23 % ont augmenté leurs dépenses d'assurances et 21 % ont accru la formation de leurs employés en matière de sécurité.

Toutefois, le sondage révèle également que les compagnies n'investissent pas toujours leur temps et leurs énergies à la bonne place. «Trop d'instinct, pas assez d'approfondissement», lit-on. En fait, seulement 36 % des entreprises ont une grande compréhension de leur vulnérabilité à la violence politique. «Ce qui semble manquer le plus aux entreprises est une stratégie coordonnée pour la cueillette d'informations.» Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, 65 % d'entre elles se limitent aux informations transmises par les grands médias pour évaluer leur propre exposition aux risques d'actes terroristes, 49 % font des échanges d'informations avec d'autres compagnies par l'entremise de forums, notamment, 48 % se fient à des séances d'information gouvernementales. Toutefois, plusieurs grandes sociétés refusent de discuter de sécurité publiquement, parce qu'elles ont l'impression qu'en le faisant elles deviendront plus vulnérables. Une compagnie sur quatre n'a aucun plan permanent eu égard à la sécurité, et parmi celles qui en ont un, seulement 14 % avouent que leur plan est insuffisant pour faire face à la violence politique actuelle.

La moitié des entreprises ont contracté des assurances contre la violence. Mais il semble y avoir beaucoup de confusion entre cette forme d'assurance et les autres couvertures d'assurance des entreprises. «Il y a le besoin clair que les compagnies travaillent avec les consultants en risques, avec les courtiers d'assurances, afin de bien définir leurs besoins, sinon la situation pourrait être très insatisfaisante pour une compagnie en cas de désastre.»

Enfin, la conclusion la plus importante à long terme pour les sociétés qui ont choisi la route de la conquête du monde est celle proposant d'aligner les initiatives de développement économique dans la perspective d'une solution des conflits. «Comprendre les problèmes demande que les compagnies établissent des liens avec la communauté plutôt que de se réfugier derrière des barricades de fils barbelés. C'est seulement par cet engagement et cette compréhension que les compagnies choisiront les droits humains appropriés, les politiques d'emploi et d'environnement qui apporteront un bénéfice général.»

Lloyd's, sans doute l'assureur le plus célèbre du monde, n'est pas un nouveau venu puisqu'il fournit des assurances spécialisées depuis 300 ans. L'an passé, il avait la capacité de souscrire pour une valeur de plus de 3,7 milliards de dollars à travers le monde. Présent au Canada depuis 75 ans, Lloyd's assure 79 % des compagnies canadiennes dans le classement de Fortune 500. En 2005, il a souscrit des primes brutes pour une valeur de 1,4 milliard. Parmi ses clients, on retrouve des compagnies minières, Hydro-Québec pour ses infrastructures hydroélectriques, l'industrie du pétrole, les chemins de fer, etc.

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