La clé du succès d'une succession

Photo: Agence Reuters

Habitués de jouer les pionniers au Québec, les baby-boomers abordent aujourd'hui la question de leur mort et de leur succession financière comme ils l'ont fait à d'autres occasions: avec méthode et application.

Sauf de rares exceptions, les Québécois francophones n'ont pas souvent eu le loisir, par le passé, de se soucier du patrimoine financier qu'ils allaient léguer à leurs héritiers. Cette situation est en train de changer avec les baby-boomers.

«Pour plusieurs de mes clients, c'est la première fois dans l'histoire de la famille qu'on planifie la transmission d'une génération à l'autre d'un patrimoine d'une certaine importance», explique Noël Lajoie, un notaire de Québec spécialisé en matière de succession. Ce travail consiste à projeter les gens au jour de leur décès afin de faire le point sur le total de leurs actifs et les aider à choisir, parmi un large éventail d'outils financiers et juridiques, la façon de les transmettre comme et à qui ils veulent. «Lorsqu'on les "fait décéder", les gens sont souvent surpris de voir l'ampleur des choix qui s'offrent à eux.»

Plus scolarisés que leurs aînés, les baby-boomers sont des élèves studieux qui apprennent vite, dit le notaire. Ils n'hésitent pas à s'informer et arrivent avec toutes sortes de questions et d'idées parfois très précises sur la façon dont leur succession devrait se faire.

Ils se démarquent de leurs parents par le fait qu'ils aiment commencer à donner de leur vivant plutôt que d'attendre à leur décès pour tout léguer en bloc. Ils sont aussi plus soucieux de réparer les iniquités qui ont pu survenir au fil des ans entre leurs enfants. Ils ont toutefois tendance, comme leurs parents, à garder le secret sur leurs dernières volontés afin d'éviter d'être mêlés à des chicanes de famille ou d'être victimes de chantage émotif.

Les riches ne procèdent pas différemment, dit Bernard Letendre, vice-président et directeur général pour le Québec à la BMO Banque privée Harris. Ils ont toutefois d'autres soucis. Comme les sommes en jeu sont beaucoup plus élevées, ils craignent souvent le tort qu'ils pourraient causer en léguant des millions à leurs enfants et à leurs petits-enfants. Ils craignent qu'en recevant de telles sommes, leur héritiers ne perdent toute motivation à voler de leurs propres ailes et à réaliser des choses par eux-mêmes. Là encore, la solution retenue consiste souvent à donner de son vivant pour certaines choses très précises, comme l'accès aux meilleures écoles ou l'achat d'une première maison. Quant au reste, il va souvent à des causes que les gens ont à coeur.

Donner à sa manière

Les familles anglo-saxonnes ou juives ont une plus longue tradition que les Québécois francophones en matière de legs à des universités, des hôpitaux, des institutions culturelles et autres organismes de bienfaisance, fait observer Martin Massé, directeur du programme des dons planifiés à l'oratoire Saint-Joseph, à Montréal. «La réussite financière et le retour de cet argent à la communauté y sont généralement plus valorisés. Les valeurs judéo-chrétiennes nous ont longtemps amenés à être plus suspicieux à l'endroit de la richesse, poursuit-il, alors que la culture française semble nous avoir amenés à penser que les services sociaux et communautaires devaient être assurés par l'État. Mais les choses changent.»

Et elles changent même de plusieurs façons. Non seulement les Québécois francophones, riches et moins riches, donnent plus qu'avant aux causes qui leur sont chères, ceux qui sont issus de la génération des baby-boomers donnent aussi différemment, dit M. Massé. Entre autres choses, les baby-boomers cherchent moins à donner à des organismes en particulier qu'à des causes. Aussi, ils aiment bien ne pas se limiter à simplement donner de l'argent à la cause de leur choix mais à s'y investir personnellement à titre de bénévoles sur le terrain ou de membres de conseils d'administration.

L'arrivée graduelle de la masse des baby-boomers à l'âge de la retraite n'a pas échappé aux organismes de bienfaisance. Près de 200 d'entre eux se sont par exemple joints à un programme de promotion des dons testamentaires que Martin Massé a contribué à mettre sur pied, appelé «Un héritage à partager».

Les baby-boomers se révèlent toutefois beaucoup plus exigeants que leurs aînés en la matière. Avant de donner, ils demandent souvent à voir les mécanismes de reddition de comptes des organismes ainsi que leurs indicateurs de performance, affirme M. Massé.

Le goût des baby-boomers de tout contrôler peut parfois aller très loin, dit le notaire Noël Lajoie. «J'ai vu des personnes chercher une façon de s'assurer que leur don à la fondation d'un hôpital irait non seulement à un service en particulier mais à l'achat d'un appareil médical bien précis.»

Cette attitude n'est pas surprenante quand on y pense, note-t-il. Plusieurs baby-boomers ont amassé leur patrimoine en partant de rien et doivent une bonne partie de leur succès à leur esprit d'innovation, d'organisation et de décision. Il était prévisible qu'ils aient recours aux mêmes méthodes au moment de le léguer.