Controverse à la Caisse de dépôt et placement - Le «testament» de Scraire redevient d'actualité

Quand il a annoncé son départ, Jean-Claude Scraire a suggéré notamment de scinder en deux le poste qu’il occupait.
Photo: Jacques Grenier Quand il a annoncé son départ, Jean-Claude Scraire a suggéré notamment de scinder en deux le poste qu’il occupait.

Le coup de balai et les remous causés par l'enquête de la vérificatrice générale du Québec à la Caisse de dépôt et placement remettent sur la sellette le «testament» déposé en mai dernier par Jean-Claude Scraire. L'homme est aujourd'hui pris à partie, mais la question qu'il a posée demeure: faut-il changer la façon dont le navire des déposants québécois est piloté?

Quand il a annoncé son départ, Jean-Claude Scraire a présenté une lettre aux membres de son conseil d'administration. Dans le document, il suggérait de scinder en deux le poste qu'il occupait afin que le président du conseil d'administration soit une personne indépendante. Il proposait également que le processus de nomination du président et des membres du conseil d'administration soit moins soumis au jeu politique.

Une donnée centrale

La composition du conseil d'administration est en effet une donnée centrale du problème, selon plusieurs experts. «En nommant des gens haut placés qui sont déjà des chefs de la direction ou des patrons d'organisations, il ne faut pas s'attendre à autant de minutie dans leur travail, parce qu'ils n'ont tout simplement pas le temps», soutient Pierre Fortin, professeur au département de sciences économiques de l'UQAM.

«Tous ces gens sont compétents mais pas nécessairement dans l'analyse des risques et des rendements d'une institution comme la Caisse, reprend M. Fortin. Personnellement, je penche pour que le conseil devienne un plus professionnel que politique.»

Cette opinion est partagée par le président et directeur général de Secor, Raymond Bachand. «L'existence d'un conseil d'administration efficace est la clé principale de la saine gouverne de nos entreprises et, pour cela, il faut y apporter les soins et l'attention appropriés», soulignait M. Bachand plus tôt cette semaine dans un discours prononcé devant le club économique de la délégation générale du Québec à Paris.

L'ancien patron du Fonds de solidarité de la FTQ y a expliqué qu'il faut gérer un conseil d'administration comme on gère une petite entreprise. Il faut «s'assurer qu'il y ait un président du conseil dont la fonction est de gérer le conseil, que la composition du conseil reflète les expertises requises, que les administrateurs disposent d'une information adéquate, que les comités clés du conseil soient composés à 100 % d'administrateurs indépendants de la direction de l'entreprise».

Yves Michaud plaide depuis des années pour la séparation du poste de président-directeur général du poste de président du conseil de la CDP. L'ancien président de l'Association de protection des épargnants et des investisseurs du Québec (APEIQ) croit qu'il est impératif que cette séparation soit faite. «Si c'est bon pour une banque, a fortiori, cela devrait l'être également pour une entreprise qui gère les deniers publics.»

M. Michaud est également convaincu que toutes les institutions qui relèvent partiellement ou totalement de l'État ont un devoir de transparence, d'imputabilité et de clarté encore plus grand que les entreprises cotées en Bourse. «C'est vrai pour la Caisse. C'est vrai pour Loto-Québec. C'est vrai pour la SAQ. On administre l'argent du public, et l'opacité est toujours génératrice de problèmes pour le gouvernement et pour le grand public.»

Et c'est l'absence de contrôle qui peut générer cette opacité. Il invite donc les médias à utiliser davantage la Loi sur l'accès à l'information. «Il pourrait aussi y avoir une association bénévole de cotisants dont le rôle serait de surveiller les placements, de poser des questions et de jouer le rôle d'interlocuteur avec les dirigeants de la Caisse.»

Au cours des derniers jours, les médias ont fait des révélations embarrassantes au sujet de la CDP. On a appris, entre autres, que la construction du nouveau bureau d'affaires montréalais de la CDP coûterait 263 millions de dollars et non 102,5 millions comme l'avait annoncé M. Scraire en juin 2000. Le rôle joué par le conseil d'administration de la CDP n'est pas clair.

Le nouveau patron de la Caisse, Henri-Paul Rousseau, a reconnu que les journalistes avaient été «induits en erreur» et que l'utilisation de ce chiffre avait été «imprudente». Une enquête de la vérificatrice générale du Québec est en cours et son mandat a été étendu pour couvrir les activités de la filiale Montréal Mode, dont les activités viennent de cesser et qui a englouti 30 millions de dollars depuis 1999.