Perspectives - Scraire revisité

Paradoxalement, celui qui subit actuellement l'effet du rouleau compresseur devra être revisité. Toute l'attention portée à la Caisse de dépôt ne peut qu'aboutir aux propositions soumises par Jean-Claude Scraire lors de son départ. La plus grosse caisse de retraite au Canada devra être dotée d'un conseil d'administration conçu de manière à hausser la compétence, l'expertise et l'indépendance de l'institution québécoise et de son directeur général.

Visiblement, Jean-Claude Scraire paie aujourd'hui pour l'indélicatesse dont il a fait preuve en accompagnant sa démission d'un «testament» comprenant une série de propositions visant à doter la Caisse de nouvelles règles d'administration. L'indélicatesse a d'autant plus créé un froid que la réflexion proposée a pris le gouvernement de court. Qu'elle soulevait un sérieux doute sur l'ingérence politique. Et qu'elle s'inscrivait, soupçonnait-on, dans un esprit revanchard, M. Scraire n'ayant pas obtenu gain de cause dans ses négociations portant sur les modalités financières accompagnant son départ prématuré. Le principal intéressé est aujourd'hui aux prises avec deux ou trois dérapages d'une carrière de 21 ans, dont huit à la présidence de la Caisse.

À défaut de dépassements ou de gonflement, qui devront être démontrés par la vérificatrice générale, il est reproché à Jean-Claude Scraire son manque de modestie et de frugalité dans la construction de l'édifice montréalais de la Caisse. L'incursion controversée de l'institution dans l'aventure Montréal Mode, en soutien aux fondateurs de Shan mais en opposition au désigner Jean-Claude Poitras, tombe également sous la loupe de la vérificatrice générale depuis hier. Et il y a cette transaction multimilliardaire aux côtés de Quebecor, à un sommet de marché, dont la pertinence reste à démontrer et qui, cette semaine, a coûté son poste à l'un de ses maîtres d'oeuvre, Pierre Bélanger. Comme si le président de CDP Capital-Communications disposait seul de cette autorité d'exposer la Caisse de la sorte.

Dans la foulée, le couperet est tombé, effaçant du même coup l'héritage laissé par Jean-Claude Scraire. Place au recentrage de la Caisse sur sa mission fondamentale. Retour en arrière sur cette initiative d'exporter l'expertise de la Caisse avec une réduction de onze à trois du nombre de bureaux d'affaires à l'étranger. Aussi, finie, cette constellation de filiales, la nébuleuse d'hier ayant été remplacée par une structure à trois filiales. Avec l'élimination des postes qui s'ensuit, touchant 14 % des effectifs et emportant tout un niveau hiérarchique.

Le grand ménage est venu, un retour sur pied on ne peut plus nécessaire dans un contexte de rendement négatif pour une deuxième année consécutive, mais balayant du même coup sous le tapis cette performance du tandem Jean-Claude Scraire-Michel Nadeau qui avait permis à l'actif de passer de 44 à 140 milliards, grossi par un rendement annuel de 10,7 % en sept ans. Avant que ne tombe ce -5 % de 2001.

Si l'héritage Scraire a disparu, il reste son «testament». Il reste ces propositions impliquant la séparation des pouvoirs entre le président du conseil et le directeur général et visant à ce que:

- le conseil d'administration soit composé

d'une majorité d'administrateurs indépendants du gouvernement;

- le conseil forme un comité chargé de faire des recommandations en vue de la nomination des membres du conseil et du président du conseil;

- le gouvernement nomme un président du conseil, non exécutif et à temps partiel, choisi parmi les membres;

- le conseil recrute et, après avoir obtenu l'approbation du ministre des Finances, nomme le président et directeur général;

- ce p.-d.g. soit embauché par contrat pour une durée de sept ans et, comme c'est le cas présentement, qu'il ne puisse être mis fin prématurément à ce contrat sans le consentement des deux tiers de l'Assemblée nationale.

La ministre des Finances, Pauline Marois, a reconnu l'importance que «cette grande institution doit bénéficier d'une gouvernance adaptée à son importance, à son statut de fiduciaire des épargnes des Québécois et aux défis des prochaines années». Le nouveau président du conseil et directeur général Henri-Paul Rousseau est on ne peut plus à l'aise avec l'essentiel de cet environnement, laissant cependant les questions qui entourent le choix du chef d'orchestre au domaine politique.

Et il y a ce compromis suggéré, voulant que la nomination du p.-d.g. demeure la prérogative du gouvernement, à l'instar du choix du gouverneur de la Banque du Canada, dans la mesure où cette nomination ne vient pas compromettre l'indépendance de l'institution.

Une telle structure aurait sûrement permis d'éviter l'embarras d'hier. Ce malaise qui a placé le gouvernement dans la position d'élargir le mandat de la vérificatrice générale à Montréal Mode tout en se défendant de contrevenir à l'autonomie de la Caisse dans l'allocation de son portefeuille.