Le tabac et les pays en développement - Des profits partent en fumée

Source de graves problèmes de santé publique au Sud comme au Nord, le tabac constitue aussi un sérieux frein au développement économique des pays les plus pauvres.

Graduellement devenus les marchés de prédilection des compagnies de tabac, les pays en développement comptent déjà pour 70 % de la production et 70 % des 1,1 milliard de fumeurs dans le monde. D'ici 20 à 30 ans, ils devraient représenter 70 % des victimes, avec un nombre annuel de décès liés à l'usage du tabac passant de deux à sept millions.

«Ça représente évidemment une charge budgétaire immense pour des pays dont le système de santé est habituellement peu développé et sous-financé», note Linda Waverley Brigden, directrice exécutive de l'organisme international Recherche pour la lutte mondiale contre le tabac (RMCT). Selon l'Organisation mondiale de la santé, les coûts annuels des soins de santé découlant de l'usage du tabac peuvent atteindre 2 % du produit intérieur brut des pays.

Quant aux avantages que rapporte dans les pays pauvres la production du tabac, ils seraient bien minces. Extrêmement coûteuse en main-d'oeuvre, en engrais et en pesticides, la culture de cette plante ne laisse en effet qu'une bien petite marge de profit aux agriculteurs, et ce, même s'ils ont largement recours au travail des enfants. Elle nécessite également chaque année le sacrifice d'environ 200 000 hectares de forêt pour alimenter en bois les fumoirs.

«Mais c'est du point de vue des familles que l'impact du tabac est peut-être le plus grave», poursuit Linda Waverley Brigden. On imagine facilement, dit-elle, les conséquences que peut avoir la maladie ou le décès du seul soutien de famille dans des pays où il n'existe pas de filet social digne de ce nom.

Une habitude coûteuse

Une récente étude réalisée au Bangladesh révélait que les membres des ménages dont le revenu est inférieur à 24 $ par mois sont deux fois plus susceptibles de fumer que les autres. Il suffit de fumer 20 cigarettes par jour, montre une autre étude, pour griller jusqu'à 35 % du revenu moyen des ménages aux Philippines.

«Il n'est pas rare de voir l'alimentation des enfants compromise parce que le chef de famille fume, rapporte l'experte. Beaucoup de gens aussi disent fumer pour calmer la faim ou chasser les mouches.»

Comme ailleurs, l'habitude de fumer se prend bien avant que l'on ne puisse avoir conscience de l'impact de ce choix; aussi, elle ne se perd qu'au prix de grands efforts. Cependant, contrairement à leurs contreparties occidentales, les gouvernements des pays en développement consacrent généralement peu d'énergie à contrer les stratégies d'expansion des grandes compagnies de tabac.

«Disons que dans un pays comme l'Afrique du Sud, où on est aux prises avec les problèmes plus urgents du sida et de la violence, on n'a malheureusement ni le temps ni les moyens de s'occuper de cette question pour le moment», dit Linda Waverley Brigden.

Promotion

Relativement bien implantées auprès de la clientèle aisée et masculine, ces entreprises concentrent leurs efforts de promotion sur les femmes, les jeunes et les moins fortunés. «Dans plusieurs pays en voie de développement, les femmes hésitent à fumer pour des raisons sociales. En Chine par exemple, 63 % des hommes fument, comparativement à seulement 4 % de femmes. Imaginez ce que ça peut représenter comme profits potentiels dans un pays de 1,2 milliard d'habitants! Comme profits et comme coûts sociaux aussi!»