Agriculture - L'ALTA avoue ses faiblesses

L'Alliance de la transformation alimentaire (ALTA), qui, la semaine dernière, a invité les producteurs à ne pas se replier sur un modèle défensif, est revenue hier devant la Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire québécois pour avouer sa fragilité financière, son faible taux de productivité, sa timidité en matière d'innovation et le début de la diminution de sa main-d'oeuvre à compter de 2008. Bref, avec la vague de la mondialisation qui déferle, il devient impérieux de prendre un sérieux virage pour assurer la survie et la croissance de cette industrie majeure, qui joue un rôle de premier plan dans l'économie du Québec et de plusieurs de ses régions.

L'appréciation du dollar canadien et la concentration de la distribution mettent la rentabilité des transformateurs agroalimentaires sous pression et ont pour effet que sa marge bénéficiaire en 2004 a été de 3,9 %, alors que la moyenne canadienne était de 5,2 %. En 2005, on a constaté un retard de sa productivité, soit 16 % de moins qu'en Ontario, sur la base du PIB réel par heure travaillée, une tendance renforcée par la baisse de 7 % par année des investissements en immobilisations depuis 2001. Le rendement du capital propre dans ce secteur industriel a été de 12,4 % en 2004, alors que le rendement minimum requis par les sociétés de capital de risque était de 17 %, ce qui explique sans doute que l'offre actuelle de financements disponibles par le biais des fonds fiscalisés en transformation agroalimentaire ne réponde que partiellement à la demande des entreprises.

Le portrait négatif ne s'arrête pas là. Cette industrie présente une intensité d'investissement en recherche et développement plus faible que dans celui du secteur de la fabrication, soit 0,4 % comparativement à 2,6 %. En 2001, ces investissements par habitant ont été de 20,73 $ au Québec, de 23,23 $ en Ontario et de 24,16 $ au Canada. Et cela donne le résultat suivant: 34 % des entreprises québécoise ont moins de 10 % de leurs ventes provenant d'innovations de produits, comparativement à 48 % en Ontario.

Comment expliquer une telle situation? C'était la question évidente à poser, ce qu'a fait le président de la commission, Jean Pronovost, dès la fin de la présentation de l'ALTA. En conclusion, le porte-parole, Jean-Claude Dufour, avait lancé cette phrase: «L'industrie se sent coincée entre le monopole de ses fournisseurs et la concentration de ses acheteurs», c'est-à-dire les producteurs agricoles et la mise en marché collective, d'une part, et les trois grandes chaînes de distribution que sont Loblaw, Sobeys et Métro, d'autre part. Mais il y a plus, a précisé M. Dufour. Un rapport récent de Statistique Canada révèle que le secteur agroalimentaire québécois montre une intensité de capital inférieure à celle de l'Ontario depuis 45 ans. Et comme l'argent est le nerf de la guerre, ce facteur compte pour 60 % dans la productivité. Cela s'explique aussi par le tissu industriel. En Ontario, les entreprises sont souvent des multinationales, qui ont les moyens financiers suffisants pour acquérir des transferts de technologie et innover, alors qu'au Québec le réseau est essentiellement composé de PME.

La présentation faite par l'Alliance pour l'innovation en agroenvironnement (APIA), organisme fondé par le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation et auquel participent l'université Laval, l'université McGill et l'Université de Montréal, confirme complètement les tendances mentionnées par l'ALTA. Les transformateurs agroalimentaires québécois n'exportent que 15 % de leur production totale, dont 86 % dans trois pays seulement, à savoir les États-Unis (68 %), le Japon (12 %) et l'Union européenne (6 %). L'APIA constate que 45 % des entreprises québécoises n'innovent pas et que, sur l'ensemble des entreprises sondées ayant un chiffre d'affaires d'un million ou plus 52 % d'entre elles n'ont pas lancé de produits nouveaux sur le marché pendant trois ans. Les collaborations avec les producteurs agricoles sont rares, soit seulement 20 %, alors qu'ils utilisent 85 % des intrants agricoles québécois. Selon l'APIA, les principaux obstacles à l'innovation sont le manque de moyens financiers (60 %), le manque de souplesse des règlements (45 %), l'absence de capacité en commercialisation (39 %) et la disponibilité d'un personnel qualifié (35 %).

L'APIA a présenté cinq recommandations à la commission: bâtir une vision d'avenir et une stratégie d'innovation; évaluer les besoins d'innovation par secteur d'activité et suivre de façon systématique l'évolution des produits et des services; harmoniser les stratégies, les politiques et les programmes; améliorer la formation et la coordination des intervenants; assurer la pérennité d'une culture d'innovation et la cohésion des acteurs-clés dans l'agroalimentaire.

L'ALTA est en accord avec ces objectifs, mais elle demande plus spécifiquement que les parts des portefeuilles d'investissements des sociétés gouvernementales et des fonds fiscalisés soient au moins à la hauteur de la contribution de la transformation alimentaire. Elle demande la création de fonds de capital de risque pour les PME de la transformation alimentaire. Elle demande aussi l'harmonisation des réglementations obligatoires au Québec avec celles du Canada et de l'Amérique du Nord, afin que l'industrie québécoise ne soit pas «isolée». Il faudrait aussi des mesures fiscales d'amortissement accéléré pour la modernisation des équipements et un plan de rétention du personnel. Par ailleurs, Aliments du Québec demande une politique cohérente en matière de gestion et de financement de sa marque, laquelle pourrait, si elle était bien appuyée et acceptée, aider à la relance des transformateurs, dont les expéditions ont été de 19,5 milliards en 2005.