Ford met en vente Jaguar et Land Rover

Ford a acheté Jaguar en 1989 pour 2,5 milliards de dollars et repris Land Rover en 2000 à BMW pour 2,7 milliards.
Photo: Agence France-Presse (photo) Ford a acheté Jaguar en 1989 pour 2,5 milliards de dollars et repris Land Rover en 2000 à BMW pour 2,7 milliards.

Londres — Le gouvernement britannique a annoncé hier être en contact avec Ford au sujet de la vente éventuelle de ses marques de voitures de luxe Jaguar et Land Rover, un projet qui inquiète au plus haut point les syndicats avec 20 000 emplois dans la balance au Royaume-Uni.

Le constructeur automobile américain, numéro trois mondial du secteur, qui a essuyé une perte record l'an dernier, a dit envisager «toutes ses options stratégiques», sans exclure une vente de ses deux filiales. Selon des informations de presse, le groupe a déjà chargé trois banques d'affaires de négocier une cession, ce qui inquiète au Royaume-Uni.

«Nous sommes en contact avec l'entreprise. Nous continuons de penser que Land Rover et Jaguar sont des sociétés qui connaissent un grand succès et continueront dans cette voie à l'avenir», a déclaré le porte-parole du Premier ministre Tony Blair lors de sa conférence de presse quotidienne. «Le gouvernement discute avec l'entreprise des conséquences éventuelles en termes d'emploi», a-t-il ajouté.

«Nous sommes très inquiets face à ces informations et nous demandons une réunion d'urgence avec Jaguar et Land Rover», a déclaré pour sa part Dave Osborne, du premier syndicat britannique Unite, dans un communiqué. «Nous avons insisté pour obtenir des assurances sur l'avenir de Jaguar/Land Rover et nous allons accroître nos revendications», a-t-il ajouté.

Jaguar emploie 10 000 personnes au Royaume-Uni dans ses usines de Coventry et Castle Bromwich, ainsi qu'à Halewood près de Liverpool. Land Rover compte de son côté 9000 salariés, sur les sites de Solihull et Gaydon dans les West Midlands, ainsi qu'à Halewood.

Selon le syndicat, Ford aurait déjà discuté de son projet de vente avec des élus locaux et des fonds d'investissement seraient sur les rangs. «Ce qui importe ici, c'est que Ford ne cherche pas à brader Jaguar et Land Rover au premier venu», a souligné l'un des deux secrétaires généraux du syndicat Unite, Tony Woodley. «Ce sont des voitures de qualité, qui nécessitent de hauts niveaux d'investissement pour la poursuite de leur développement».

Ford avait acheté Jaguar en 1989 pour 2,5 milliards de dollars et repris Land Rover en 2000 à BMW pour 2,7 milliards. Les deux marques forment, avec la suédoise Volvo, la division Premier Automotive Group (PAG) du groupe américain, qui a perdu près de 13 milliards l'an dernier.

La division PAG a largement contribué à cette perte, malgré des ventes record pour Land Rover en 2006. Mais Jaguar voit les siennes baisser face à la concurrence, entre autres de Bentley (Volkswagen) et Aston Martin, que Ford a vendu récemment pour 925 millions de dollars à un ancien pilote britannique associé au fonds Apax Partners et à des investisseurs du Koweït.

Le groupe américain avait déjà fermé en 2004 l'usine historique de Jaguar à Coventry, d'où était sortie la mythique type-E aux allures de cigare dans les années 1960, et vendu son écurie de Formule 1. Les syndicats y avaient vu à l'époque le début de la fin pour la marque, fondée en 1922, alors que la première Land Rover fut produite en 1947.

Bouffée d'air

La vente de ses marques de luxe britanniques Jaguar et Land Rover, voire de sa marque suédoise Volvo, apporterait une bouffée d'air au groupe automobile américain Ford, en pleine restructuration aux États-Unis, selon les analystes. Une telle vente, ont souligné certains experts, reflète sans doute une crise du troisième constructeur mondial encore plus grave que ce qui était envisagé jusqu'à maintenant.

Une telle vente «pourrait rapporter plus de 10 milliards de dollars», vu la concurrence entre les fonds d'investissement pour racheter des entreprises, a commenté David Healy, analyste spécialisé chez Burnham Securities.

Mais, pour lui, que Ford envisage cette vente montre que la situation du groupe est encore plus grave que ce que pensaient les analystes. «Je ne pense pas qu'ils vendraient leurs marques de luxe, leurs joyaux, sans être dans une situation financière très grave en Amérique du Nord», a commenté M. Healy.

Ford a mis en place un plan baptisé «Way Forward» («En avant») qui prévoit d'ici 2009 la fermeture de 16 usines et la suppression de 44 000 emplois en Amérique du Nord, avec une diminution de sa gamme de produits.

La vente de ses marques européennes «pourrait aussi aider Ford à se recentrer sur son coeur de métier et générer des liquidités pour financer sa restructuration», a commenté Kevin Tynan, analyste chez Argus Research. «La restructuration coûte cher. [...] Cela pourrait l'aider à avoir un peu de souplesse financière» alors qu'il entame des négociations avec le syndicat United Auto Workers.

M. Healy a souligné que Jaguar a été un «trou noir financier» depuis que Ford l'a racheté en 1989. En revanche Volvo a enregistré des bénéfices réguliers et Land Rover est redevenu bénéficiaire après une série de pertes.

Même si les marques étrangères apportent des revenus à Ford, leur gestion le distrait de ses efforts pour ses unités nord-américaines, jugent aussi les experts. Selon Brad Rubin, analyste chez BNP Paribas, Ford pourrait finalement décider de garder Volvo mais de vendre Jaguar et Land Rover. «Se débarrasser de Jaguar serait [pour Ford] un grand soulagement», a-t-il jugé.

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