L'irrésistible ascension du Mexicain Carlos Slim

Le magnat des télécommunications Carlos Slim: «le dieu Janus d’un capitalisme dysfonctionnel», selon l’universitaire Denise Dresser.
Photo: Agence Reuters Le magnat des télécommunications Carlos Slim: «le dieu Janus d’un capitalisme dysfonctionnel», selon l’universitaire Denise Dresser.

Mexico — Son visage rond, sa moustache poivre et sel font cette semaine la «une» des médias mexicains: le magnat des télécommunications Carlos Slim, 67 ans, est en troisième position sur la liste des hommes les plus riches du monde, publiée le 8 mars par le magazine américain Forbes. Sa fortune est désormais estimée à 49 milliards de dollars, à moins de 10 milliards de celle de l'inamovible numéro un, Bill Gates.

Le Mexique est partagé entre l'admiration pour ce magicien de la finance et l'agacement croissant envers un homme qui s'est assuré de profitables monopoles, au risque d'étouffer la concurrence et de freiner la croissance du pays. «Slim cumule l'équivalent de 7 % du produit intérieur brut», titre le quotidien de gauche La Jornada, qui rappelle que, depuis 15 ans, il a vu la valeur de ses avoirs progresser de 3000 %, quand l'économie mexicaine s'est contentée, sur la période, d'une croissance moyenne annuelle de 2 %.

À la différence de Bill Gates, M. Slim n'est pas l'inventeur d'un nouveau monde technologique : il n'a reçu son premier ordinateur qu'à Noël 1999, offert par ses six enfants, et avouait alors qu'il savait tout juste pousser le bouton marche-arrêt. Il n'est pas non plus un capitaine d'industrie, comme son compatriote Lorenzo Zembrano, dont l'entreprise Cemex pourrait bientôt devenir le plus grand producteur mondial de ciment. Mais, dès son enfance, dans une famille de modestes commerçants d'origine libanaise, à Mexico, M. Slim a manifesté un flair exceptionnel. Et très tôt, il rachète des entreprises boiteuses qu'il transforme en or.

Il décolle en 1990, lorsqu'il acquiert l'entreprise nationale de téléphone Telmex pour 2 milliards de dollars — un prix au-dessous du marché —, grâce à son amitié avec le président Carlos Salinas, champion des privatisations. Selon The Economist, le gouvernement lui avait donné les projets de ses rivaux. Aujourd'hui, Telmex contrôle au Mexique près de

90 % des lignes fixes, et sa jumelle Telcel (America Movil) presque 80 % des cellulaires. Il domine aussi largement l'accès à Internet.

Son groupe, Carso, est aussi présent dans la finance, l'immobilier, les cigarettes, la production et la vente de produits musicaux et le commerce de détail. Plus récemment, il s'est lancé dans la construction d'une douzaine de plates-formes pétrolières pour la compagnie nationale d'hydrocarbures Pemex, et a créé Ideal, une entreprise pour investir dans les infrastructures. Ponts, autoroutes, complexes hydroélectriques ou stations d'épuration, et bientôt télévision, rien ne lui échappe. «Tout le Mexique est territoire Telcel», proclament ses affiches publicitaires.

La Banque du Mexique comme la Banque mondiale, ou encore l'Organisation de coopération et de développement économique soulignent les dégâts causés par les monopoles, en principe illégaux, qui entravent l'économie mexicaine. Chantre du libéralisme, l'ex-ministre des affaires étrangères Jorge Castañeda plaide pour le démantèlement de Telmex par le gouvernement de droite du président Felipe Calderon — comme la loi Sherman, sous Roosevelt, avait brisé le monopole de Rockefeller sur le pétrole américain.

Pour échapper aux critiques, M. Slim se fait philanthrope: ses fondations ont distribué 95 000 bicyclettes, financé 200 000 opérations chirurgicales, offert 150 000 bourses d'études. Il s'apprête à donner

6 milliards de dollars aux fondations Telmex — sous forme d'actions d'Ideal. Dans l'hebdomadaire Proceso, l'universitaire Denise Dresser analyse sévèrement ce mécanisme «pervers» qui liera la philanthropie à l'expansion du groupe Carso: «Bienfaiteur et ploutocrate», M. Slim, écrit-elle, est «le dieu Janus d'un capitalisme dysfonctionnel».