Portrait - Un «actuaire optimiste» pour combattre «la peur du futur»

Jean-François Blais, président et chef de la direction d’AXA Canada, vient de recevoir le titre de «grand gestionnaire 2007», selon le programme «Les nouveaux performants», qui récompense les membres de l’élite du management québécois.
Photo: Jacques Grenier Jean-François Blais, président et chef de la direction d’AXA Canada, vient de recevoir le titre de «grand gestionnaire 2007», selon le programme «Les nouveaux performants», qui récompense les membres de l’élite du management québécois.

En 2004, à l'âge de 37 ans, Jean-François Blais devenait président et chef de la direction d'AXA Canada. Cette même année, la Jeune Chambre de Montréal lui décernait son prix Arista du «jeune cadre du Québec» parmi tous les cadres de moins de 40 ans. M. Blais, qui a maintenant 40 ans, vient de recevoir un autre honneur, celui de «grand gestionnaire 2007», selon «le programme "Les nouveaux performants" qui récompense les membres de l'élite du management québécois». Et on dit souvent que la vie commence à 40 ans!

AXA Canada est une compagnie d'assurances qui a émis des primes pour une valeur de 1,65 milliard en 2006, dont 50 % au Québec, 25 % en Ontario et dans les provinces de l'Atlantique et 25 % dans l'Ouest. Son bénéfice net fut de 175 millions. AXA compte 20 bureaux au Canada et plus de 2300 employés, dont 1000 à son siège social de Montréal. Elle possède un réseau de 4000 courtiers. Ses actifs sous gestion totalisaient 4,6 milliards à la fin de 2006. M. Blais a pour objectif d'atteindre un chiffre d'affaires de deux milliards le plus tôt possible, notamment en triplant la taille de l'assurance vie, qui présentement ne contribue qu'à près de 9 % des revenus. AXA Canada est une filiale du groupe AXA, dont le chiffre d'affaires dépasse 120 milliards $CAN provenant d'une quarantaine de pays, dont 27 % de la France, siège de la société mère, et 23 % des États-Unis. Les actifs sous gestion ont augmenté pendant l'année de 72 milliards d'euros, pour totaliser 544 milliards ou 843 milliards $CAN. Le titre d'AXA est inscrit aux Bourses de New York et de Paris. Bref, AXA est une multinationale colossale, qui dispute le premier rang mondial dans les assurances au géant allemand, Allianz. Les deux s'échangent la pole position, selon les variations des taux de change.

Ce n'est pas un hasard si Jean-François Blais s'est retrouvé dans la filiale canadienne d'AXA. Né dans une bonne famille de Sainte-Foy, fils d'un professeur de philosophie à l'Université Laval, Jean-François Blais a toujours adoré les mathématiques et il s'est dirigé vers l'actuariat parce qu'il y voyait un défi. «Tout le monde disait que c'était difficile.» Il a obtenu son baccalauréat en actuariat en 1988. «Après 21 ans à Québec, le temps était venu d'aller dans une métropole», avec son épouse avocate qui aurait plus de facilité à trouver du travail à Montréal, dit-il. Pour sa part, il a obtenu son premier emploi chez AXA. «Je voulais aller dans une compagnie faisant partie d'un grand groupe international.» Tout en travaillant chez AXA, il s'est tapé des bouquins de 1500 à 2000 pages par matière, qu'il devait connaître pour réussir les 10 examens de l'Institut canadien des actuaires. Trois ans plus tard, il obtenait son titre de «fellow» en assurances dommages. Un seul petit regret peut-être, à la suite de tous les efforts et du temps consacrés à l'étude: «Dans la vingtaine, tu sacrifies de bons moments de la vie.»

Pendant les huit années suivantes, il a pratiqué sa profession d'actuaire en apprenant tout de ce métier, avoue-t-il, car à l'université «tu apprends simplement à apprendre». Le milieu de travail permet de découvrir la compagnie, les clients, le personnel, les actionnaires, les courtiers, les fournisseurs, ainsi que divers secteurs: l'informatique, les ressources humaines, la technologie, etc. «Je voulais voir comment tout cela réagissait ensemble, je suis allé dans les opérations», confie M. Blais en racontant son cheminement de carrière. Dans les rapports entre tous ces éléments, il y a divers aspects qui jouent, par exemple les priorités, les valeurs de l'entreprise, les personnalités, bref une foule de choses qu'on n'enseigne pas en actuariat.

En tant que professionnel, on est responsable de son succès personnel, mais lorsqu'on devient gestionnaire — ce fut le cas de M. Blais en 1996, à sa nomination comme vice-président —, on prend alors la responsabilité du succès d'un groupe. «Faire performer quelqu'un, ce n'est pas la même chose. L'important, c'est de s'adapter à la situation de chaque individu pour tirer le meilleur parti de chacun», explique-t-il. La psychologie devient alors un élément essentiel dans la réussite d'un gestionnaire. Heureusement, AXA a des programmes de formation pour ses cadres, leur rappelant l'importance du «quotient émotif». M. Blais explique que les émotions sont plus fortes que la raison, le cerveau étant fait comme ça. Par exemple, en cas d'urgence face à un lion ou à un tueur, l'instinct primaire de survie prime. «Mais il faut dépasser la barre des émotions; c'est un apprentissage jusqu'à la fin de nos jours», avoue cet homme qui dégage un calme rassurant.

Les gestionnaires sont évalués d'abord sur leurs résultats, puis sur leur comportement, leur respect des valeurs de la compagnie, leurs décisions, qui ne doivent pas être prises en fonction d'une réussite à court terme au détriment de l'équipe, mais en pensant à la performance à long terme. «Et puis, le temps passe et il y a des occasions qui se présentent, par exemple le départ d'un patron», poursuit M. Blais, qui en 2000 était nommé vice-président exécutif d'AXA Canada. Il entrait alors dans la troisième phase de son parcours de carrière, soit le leadership d'entreprise, qui, selon sa conception, consiste à donner une vision positive dans une démarche pour rallier les gens. «La plus grande erreur, c'est de parler négativement. Le chef ne peut être que positif», affirme-t-il, en rappelant qu'il faut alors nécessairement dépasser l'étape des émotions dans ses réactions personnelles. Cette attitude, qui lui a d'ailleurs valu à l'interne d'être surnommé «l'actuaire optimiste», peut être une façon de combattre «la peur du futur», qui est aussi celle de l'inconnu.

En octobre 2002, il était nommé président et chef de l'exploitation, poste qu'il occupa jusqu'en avril 2004. Ce fut en somme une période de transition vers la fonction de président et chef de la direction, en remplacement de Jean-Denis Talon qui était là depuis 21 ans. M. Talon est maintenant président du conseil. «Le vrai patron de la filiale», c'est le président et chef de la direction, confirme M. Blais, qui s'empresse de nuancer cette affirmation en rappelant qu'il doit tout de même tenir compte d'un important environnement de personnes et de structures, qui sont là pour bien assurer que le patron garde le cap de la bonne façon et selon le plan établi. Cet environnement comprend le président du conseil, le comité de gouvernance, les actionnaires, la maison mère, le personnel, les clients et les fournisseurs.

M. Blais se considère comme un gestionnaire et non pas comme un entrepreneur, en ce sens que ce n'est pas son argent qui est en jeu. La marque AXA est mondiale et doit être respectée dans les filiales. Depuis sa nomination, son projet le plus important fut de proposer l'acquisition de la compagnie d'assurances La Citadelle, dont le siège social est à Toronto et qui est présente partout au Canada. Ce fut une acquisition de 310 millions et le plus gros investissement d'AXA au Canada. Y a-t-il d'autres projets d'acquisition en vue?

«On en recherche. Il reste beaucoup de consolidation à faire en assurances générales. L'assurance vie ne compte que pour 8 ou 9 % de notre chiffre d'affaires. On veut augmenter cette part de façon importante par le lancement de nouveaux produits d'épargne pour répondre aux besoins de la population vieillissante. À 50 ou 60 ans, le problème est moins un besoin d'assurance-vie qu'une protection contre les maladies et une protection de l'épargne.» Avec une population dont l'espérance de vie s'allonge, il faut offrir une sécurité de revenu pour 20 ou 30 ans avec des produits qui peuvent résister aux chocs divers pouvant survenir, tels l'éclatement d'une bulle technologique, un événement comme celui du 11 septembre 2001, etc. Chez AXA, on travaille à mettre au point des produits nouveaux qui peuvent à la fois offrir un produit supérieur (à celui des taux d'intérêt actuels par exemple) et certaines garanties. «C'est un travail très technique», ajoute le président, sans développer davantage, mais qui semble assez proche des méthodes dites de couverture (hedging).

Quels sont les avantages et les inconvénients de travailler pour une compagnie d'envergure mondiale? La réponse vient sans hésitation: cela permet plus facilement de recruter les bonnes personnes parce que les défis sont plus grands. Il y a aussi des moyens financiers importants pour investir dans les outils, la technologie. Mais le danger, c'est la complaisance qui peut s'installer du fait qu'il y a un grand sentiment de sécurité. Il faut résister à cette menace en imposant une culture d'adaptation au changement. «C'est difficile d'implanter cette culture, peu importe la taille de l'entreprise», précise-t-il.

À l'âge de 40 ans, M. Blais a encore une longue carrière devant lui. Que vise-t-il maintenant? Dans quelques jours, il devra répondre à cette question devant ses patrons de Paris, qui ont déjà en main un dossier de 50 pages sur lui. «On donne aux plus talentueux les plus gros défis», souligne-t-il. À Paris, il dira qu'il y a ici du boulot important à faire pour une période de cinq à sept ans. Il n'a aucun projet de déménagement pour le moment, invoquant en particulier des raisons familiales. AXA Canada doit travailler sur les nouveaux produits destinés aux baby-boomers, doit bien positionner son secteur d'assurances générales et relever le défi de la main-d'oeuvre, dont le recrutement deviendra de plus en plus difficile. «Après, on verra», ajoute-t-il simplement.