La Chrysler Sebring: épître au p.-d.g.

La carrosserie de la Chrysler Sebring, vue sous certains angles, peut provoquer des malaises gastriques: un capot strié, un coffre arrière trop court et des proportions malhabiles, pour ne pas dire franchement bancales.
Photo: La carrosserie de la Chrysler Sebring, vue sous certains angles, peut provoquer des malaises gastriques: un capot strié, un coffre arrière trop court et des proportions malhabiles, pour ne pas dire franchement bancales.

Parfois, en essayant une voiture, l'envie me prend d'écrire une longue lettre aux dirigeants de la compagnie qui l'a produite. C'est rarement bon signe. La Chrysler Sebring est un de ces véhicules qui chatouille mon sens de la critique, au point de réveiller en moi une pulsion irrépressible d'enguirlander et de secouer par le collet les responsables d'une telle bévue. Et pas seulement les concepteurs de la voiture, ce sont de braves soldats qui font leur travail avec les moyens qu'on leur accorde, mais plutôt ceux qui ont présidé à la naissance du produit, ceux qui ont donné les feux verts au design, et qui ont avalisé la production sans anticiper ce résultat aussi quelconque que navrant. D'autant que, par les temps qui courent, Chrysler n'avait franchement pas besoin d'une voiture qui vise la queue du peloton.

Mon cher Grosse Légume,

Ayant récemment fait l'essai d'une Chrysler Sebring 2007, je vous écris pour vous faire part de mes inquiétudes au sujet de ce produit. Comme vous le savez déjà, cette nouvelle berline intermédiaire tente de se tailler une place dans le segment le plus compétitif du marché. La Camry de Toyota et l'Accord de Honda y sont toujours dominantes, mais d'autres japonaises comme la Mazda 6 et la Subaru Legacy sont aussi déterminées à vendre chèrement leur peau. Les Coréens, quant à eux, se postent en embuscade en améliorant constamment leur offre avec la désormais très recommandable Hyundai Sonata et sa jumelle de chez Kia, la Magentis. Et vos concurrents américains ne dorment pas sur leurs lauriers non plus: Ford propose la Fusion qui est, ma foi, très potable, et General Motors ne vient-il pas de lancer la Saturn Aura qui a gagné de nombreux prix, en plus d'être unanimement saluée par la presse automobile? Cela, sans parler de la nouvelle Chevrolet Malibu, qui partagera l'architecture mécanique de l'Aura, et qui promet déjà de faire un malheur...

Qu'est-ce que peut bien venir faire la Sebring dans une telle galère? Pas qu'il s'agisse d'une mauvaise voiture, loin de là! Dans plusieurs pays du tiers monde d'ailleurs, on prendrait au sérieux vos prétentions à nous la présenter en tant que voiture de luxe. Ici, par contre, vous savez certainement qu'il faut viser très haut, si l'on espère détrôner les reines de la catégorie, et si l'on ne veut pas se voir contraint de liquider la majorité de sa production aux flottes de location de voitures. Apparemment, vous n'aviez ni l'ambition ni les moyens de viser si haut mais, si vous me le permettez, j'aimerais vous signaler quelques points qui ont retenu mon attention.

Malaise visuel

À commencer par la carrosserie qui, vue sous certains angles, peut provoquer des malaises gastriques: un capot strié, un coffre arrière trop court et des proportions malhabiles (pour ne pas dire franchement bancales). Je sais, je ne devrais pas chipoter, car, pour une fois qu'une berline intermédiaire se démarque de la banalité crasse de ses concurrentes par son style inusité, on devrait applaudir. Mais il y a une limite entre l'originalité inspirée et une inconvenante excentricité, limite que franchit la Sebring sans aucune hésitation.

Bling-Bling

Et ça s'aggrave à l'intérieur: on est ébloui par tout ce luxe de pacotille qui scintille comme une star du hip-hop. L'assemblage est rigoureux, mais la qualité des matériaux de finition est, au mieux, risible. J'ai répertorié cinq types différents d'accent métallique, et six teintes disparates de gris pour les plastiques de garnitures. Un record! Sachez que, chez d'autres constructeurs, on fusille des ingénieurs pour moins que ça!

Quant aux sièges, le luxe n'est, ici aussi, qu'apparence: ils sont trop durs, n'offrent que peu de soutien latéral et leurs glissières de fixation émettent des craquements suspects. Au moins, les commandes du poste de conduite sont claires et lisibles, et le volume de l'habitacle est très correct pour la catégorie. Mais, par contre, le coffre à bagages est un peu juste et je cherche encore la poignée intérieure qui permettrait de le refermer sans me salir les mains.

Une boîte obsolète

Pour mon essai, je n'ai eu droit qu'à la version de base de la Sebring, munie d'un moteur 4-cylindres de 2,4 litres qui se tirait assez bien d'affaire. Malheureusement, ce moteur moderne est jumelé à une vétuste boîte automatique à quatre rapports (dois-je vous préciser que nous sommes au XXIe siècle...). En plus d'avoir un ou deux braquets manquant pour faire face à son époque, cette pauvre boîte est agitée par des tremblements, et son comportement hésitant est aussi saccadé qu'imprévisible, surtout lorsqu'on la sollicite un tantinet. Bien entendu, d'autres motorisations sont offertes au catalogue: un V6 de 2,7 L, lui aussi affublé de l'horripilante boîte à quatre rapports, et un autre V6, celui-là de 3,5 L et qui a droit à une boîte à six rapports. Mais pourquoi ne pas proposer de boîte manuelle comme la plupart de vos concurrents? Certainement parce que ce n'est pas très populaire auprès des flottes de location, je présume...

Sur la route, on ne peut pas conclure que l'expérience soit transcendante. Le train avant travaille avec précision, mais il est souvent trahi par la suspension arrière multibras au comportement brouillon et sautillant. Par contre, pour de bonnes distances sur autoroute, j'ai apprécié la douceur de roulement de la Sebring

Pourquoi lutter?

Bref, par ses caractéristiques techniques et la qualité de ses prestations, la Chrysler Sebring est une voiture qui fait pâle figure devant la concurrence. Elle a de bons résultats sous certains aspects, mais ce n'est pas assez. Pas dans cette catégorie en tout cas. Il ne lui reste que son prix très compétitif pour lutter. Cependant, la chute rapide de sa valeur résiduelle aura tôt fait d'annuler cet argument.

Ainsi, Monsieur le P.D.G., il est triste de constater que Chrysler n'a pas su tirer parti du succès remporté par la 300C en recréant la Sebring. En effet, il y a fort à parier qu'une conception plus rigoureuse — et plus de confort — lui eût permis de s'engouffrer dans la brèche ouverte par sa grande soeur, la 300C. Et les profits générés par un éventuel engouement pour la Sebring auraient certainement permis d'éviter, en partie du moins, la déconfiture actuelle de la compagnie Chrysler, prête à être liquidée au plus offrant.

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FICHE TECHNIQUE - Chrysler Sebring

- Moteurs : I4 2,4 litres, (aussi offerts V6 2,7 L et V6 3,5 L)

- Puissance : 173 ch / 166 lb-pi (189 ch/191 lb-pi V6 2,7 L; 235 ch/232 lb-pi V6 3,5 L)

- 0 à 100 km/h : 9,8 s (9,2 s V6 2,7 L; 7,7 s V6 3,5 L)

- Vitesse maximale : 180 km/h (210 km/h V6 3,5 L)

- Consommation : 9,5 L/100 km (10 L/100 km V6 2,7 L; 10,5 L/100 km V6 3,5 L)

- Échelle de prix: 23 000 $, 25 800 $ (V6 Touring) et 29 700 $ (V6 Limited)

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Collaborateur du Devoir

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