Libye: la libéralisation bancaire sur la pointe des pieds

Tripoli — Trente ans après s'être proclamée socialiste, la Libye entreprend sa mue bancaire libérale, avec une première privatisation et l'arrivée sur la pointe des pieds de banques étrangères.

Richissime en pétrole, mais très sous-développée, la Jamahiriya du colonel Mouammar Kadhafi se connecte peu à peu sur la mondialisation depuis la fin de l'embargo de l'ONU, en 2003, et la normalisation des relations avec les États-unis, en 2006.

L'ancien premier ministre Choukri Ghanem, devenu patron de la puissante compagnie nationale du pétrole NOC, prend un sourire en coin, et remonte les sourcils, en prononçant devant l'AFP le mot «socialisme».

Mais ni lui, ni même celui dont il est proche, Seif el-Islam, deuxième fils et successeur présumé du Guide, formé à la London School of Economics, ne parleraient encore ouvertement de «libéralisme».

C'est pourtant l'emblématique banque Rothschild qui a été mandatée en janvier par la banque centrale de Libye pour la privatisation partielle de la 4ème banque publique du pays, la Sahara qui a 44 agences dans le pays.

Cette première privatisation vise a confier 20 % et la gestion à terme de 5 ans de la Sahara, ex-Banco di Sicilia nationalisée en 1970, à une «institution financière internationale leader», dit-on à la Banque centrale.

Qui est sur les rangs? Aucune banque ne le crie sur les toîts, mais les experts avancent comme «possibles» l'Arab Banking Corporation (ABC) de Bahrein, l'anglaise HSBC, la française BNP-Paribas, voire l'américaine Citibank.

«Ce n'est pas une pépite flamboyante, compte tenu de son état, mais la banque étrangère qui s'y attellera aura l'avantage concurrentiel du premier entrant», note un expert international.

La banque centrale, jusqu'à présent gardienne de l'orthodoxie étatiste, évoque la «modernisation du secteur financier» lancée depuis l'été 2006 avec l'aide du prestigieux cabinet-conseil américain McKinsey.

La National Commercial Bank, la Oumma bank, la Gumhouria et la Wahda sont les quatre autres grandes banques commerciales publiques, lesquelles contrôlent 90 % du secteur.

Parmi les grandes banques internationales, seule la française Calyon, la banque d'affaires du Crédit Agricole, a ouvert en son nom depuis l'an dernier un bureau de représentation, et a financé un grand projet maritime.

«Le pays n'a pas besoin d'argent, il en regorge» note son responsable, Jean-Paul Illy, «mais probablement de conseils pour ses nombreux projets de développements afin de les accélérer et de les rendre plus efficients».

Parmi la quinzaine d'autres bureaux d'établissements étrangers, la HSBC avait déjà glissé son pied dans la porte avec sa filiale (46,5 %) British Arab commercial bank (BACB). Elle doit ouvrir prochainement, ainsi que la BNP, son propre bureau de représentation.

La formation de cadres libyens, priorité du régime, doit être assurée. Des employés de la Sahara se succèdent à Londres pour apprendre l'anglais. Calyon a organisé en février un séminaire sur les dérivés actions.

Après les années de l'embargo, la libéralisation des importations a aussi entraîné une explosion de petits commerces, et un appétit de consommation qui nécessitent des moyens de financement et de paiements modernes.

C'est exactement il y a deux ans que les premières cartes de crédit ont fait leur apparition, grâce à un partenariat avec Visa de la banque privée de Commerce et de développement (BCD) qui compte désormais 22 distributeurs automatiques ATM dans le pays.

Sur l'avenue Gargarech, pompeusement appelée les «Champs élysées» de Tripoli se succédent en chapelet depuis peu les échoppes remplies de produits mondialisés, introuvables auparavant.

Reste que le FMI souligne, dans son dernier rapport aux recommendations radicales, le paradoxe d'un pays «aux liquidités considérables», due à la manne pétrolière, avec «un investissement du secteur privé ridicule», à 2 % du PNB.

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