Portrait - La réplique des énergivores

Luc Boulanger, le directeur exécutif de l’Association québécoise des consommateurs industriels d’électricité.
Photo: Jacques Grenier Luc Boulanger, le directeur exécutif de l’Association québécoise des consommateurs industriels d’électricité.

Mis sur la sellette depuis des années pour leur consommation énorme d'électricité payée à des tarifs qui ont soulevé la critique en divers milieux, les consommateurs industriels d'électricité ont encaissé les coups sans trop réagir. Mais l'heure est arrivée, semble-t-il, de passer à l'attaque et de faire la démonstration que ces sociétés énergivores constituent toujours une option avantageuse pour l'ensemble de l'économie du Québec, et même supérieure à une autre option qui a le vent dans les voiles, celle de l'exportation massive de cette énergie.

Pour Luc Boulanger, directeur exécutif de l'Association québécoise des consommateurs industriels d'électricité (AQCIE), cette option des exportations massives d'électricité, qui serait plus avantageuse que celle de miser sur l'apport des industries grandes consommatrices d'électricité pour appuyer l'économie du Québec, est «un mythe». Ceux qui proposent cette thèse soutiennent qu'Hydro-Québec pourrait obtenir à longueur d'année un prix de 8 à 9 ¢ le kWh, qui correspond plus ou moins au prix obtenu généralement sur le marché au comptant (spot market). Plus précisément, selon le sommaire des exportations compilées par l'Office national de l'énergie, Hydro-Québec a obtenu en 2006 7,97 ¢/kWh.

L'AQCIE ne conteste pas ces statistiques. Elle fait valoir toutefois qu'il faut regarder de plus près le processus en vigueur pour l'établissement des prix d'électricité dans les trois marchés visés par Hydro-Québec, à savoir New York, la Nouvelle-Angleterre (Boston) et l'Ontario. Dans ces marchés, le prix de l'électricité peut varier de minute en minute. Il y a un gestionnaire qui, après avoir noté la demande, prend connaissance des offres (prix et quantité) présentées par les quatre grands fournisseurs que sont les centrales nucléaires, au charbon, hydroélectriques et au gaz naturel. Puis le gestionnaire détermine de qui sera achetée l'électricité, et cela au prix demandé par le dernier fournisseur qui permettra d'atteindre la quantité requise. Bien entendu, le gestionnaire retient d'abord l'offre de celui qui présente le prix le plus bas (généralement, c'est l'énergie nucléaire, dont les centrales doivent fonctionner sans arrêt), mais il faut recourir à d'autres fournisseurs pour combler l'écart. Bref, le prix établi pour une période donnée (par exemple 15 minutes) s'applique à tous les fournisseurs qui vendent leur énergie dans cette période précise de temps.

Dans un tel système, la vente de l'électricité donne lieu à la mise en place de stratégies sophistiquées et informatisées de la part des vendeurs à la recherche d'un prix optimal, comme le font les cambistes dans le marché des monnaies. On comprend alors pourquoi une centrale nucléaire offrira une quantité limitée d'électricité pour permettre à d'autres fournisseurs d'entrer dans la course et de faire monter les enchères. Il va sans dire que c'est dans les périodes de pointe que les prix demandés sont le plus élevés. Or c'est en exportant dans ces moments de forte demande qu'Hydro-Québec obtient des prix d'environ 8 ou 9 ¢/kWh. Certains pensent que la société d'État pourrait maintenir un prix d'environ 10 ¢ dans une perspective d'exportation massive.

Pour sa part, l'AQCIE a fait un relevé des prix horaires payés sur chacun des trois marchés concernés en 2005 et 2006. Pour l'Ontario, le prix moyen a été de 5,7 ¢ le kWh, une information largement confirmée par le gestionnaire du réseau ontarien, qui parle d'un prix payé à Hydro-Québec en 2006 de 5,9 ¢ pour des importations totales de 932 GWh. Dans les marchés de New York et de Boston, pour les deux années, le prix fut respectivement de 6,37 ¢US et de 6,71 ¢US, ce qui donne en monnaie canadienne un tarif moyen d'environ 7,64 ¢. Cette compilation montre que le tarif n'a été supérieur à 8 ¢ que pendant 62 jours en Ontario; il a été supérieur à 8 ¢US ou 9,35 ¢CAN pendant 72 jours à New York et 96 jours en Nouvelle-Angleterre.

Ces constats étant faits, l'AQCIE tire la conclusion que plus Hydro-Québec voudrait exporter en grande quantité, plus elle devrait le faire en dehors des périodes de pointe, à des prix moins élevés. Et sa conclusion? «Plus on exporte, moins c'est payant.»

Au demeurant, l'AQCIE invite ceux qui douteraient de cette interprétation à consulter un document présenté récemment par Hydro-Québec Distribution à la Régie de l'énergie concernant «une demande d'approbation de l'entente visant la suspension des contrats en base et cyclable intervenue entre elle et Hydro-Québec Production». Cette demande découle d'un surplus de 5 TWh pour 2007 qui avait été acheté en partie de TransCanada Energy et en partie de HQ Production, à la suite de l'abandon du projet du Suroît et en prévision d'une pénurie en 2007. TCE n'a pas voulu annuler son contrat; HQ Production est d'accord, en laissant tomber les pénalités prévues au contrat, mais il faut obtenir l'accord de la Régie.

Le distributeur a expliqué à la Régie qu'il lui restait deux options: revendre les surplus ou suspendre le contrat avec le producteur. Il a opté pour la seconde option, parce que au prix des marchés à terme du début de janvier 2007, la vente sur le marché américain était évaluée à 5 ¢ le kWh. Le distributeur ajoute les commentaires suivants: «Le scénario de revente de 5 TWh, compte tenu de l'importance du volume qui devrait être transigé sur les marchés limitrophes, entraînerait une utilisation intensive des interconnexions. Un tel scénario amènerait effectivement le distributeur à revendre près de 800 MW à chaque heure du mois de décembre. En outre, le scénario de revente placerait le distributeur dans une situation de risques additionnels en cas de réalisation d'un scénario de demande plus faible que prévu. Le cas échéant, les volumes d'énergie additionnels accentueraient vraisemblablement l'impact à la baisse sur les prix.» En somme, il y aurait des impacts négatifs économiques à cause d'une offre trop grande et techniques à cause d'une congestion des interconnexions.

Ce sont là des arguments qui confirment l'évaluation de l'AQCIE, constate M. Boulanger, notant par ailleurs que le cas du Québec et de son électricité est bien différent de celui de l'Alberta et de son pétrole. Au Québec, 92 % de l'électricité est consommée sur le marché local, alors que 92 % du pétrole albertain est exporté. De plus, le prix du pétrole est établi à l'échelle mondiale et l'Alberta ne représente que 3 % de ce marché, alors que les prix de l'électricité sont fixés sur les marchés du Nord-Est américain et qu'Hydro-Québec est un joueur majeur dans ce marché. L'AQCIE en déduit que, si Hydro-Québec décidait d'augmenter massivement ses exportations d'électricité, il y aurait un impact à la baisse non négligeable sur les prix, sans compter les limites des infrastructures de transmission des deux côtés de la frontière et des interconnexions.

Selon ceux qui favorisent l'exportation, l'argent ainsi récupéré permettrait de créer au Québec des conditions plus favorables, notamment sur le plan fiscal, à la création d'emplois. L'AQCIE soutient en revanche que l'option d'exporter massivement l'électricité au lieu de la vendre à 4,3 ¢ le kWh aux grandes industries consommatrices d'ici n'est pas vraiment la meilleure option pour créer plus de richesse. Ces grands consommateurs industriels, tels que les alumineries, les mines, les complexes pétrochimiques et d'autres, achètent 42 % de l'électricité au Québec, et cela d'une manière constante à longueur d'année. Ces entreprises présentes dans diverses régions du Québec possèdent 161 usines, créent 43 000 emplois directs et 35 000 indirects; elles offrent un salaire de 21 % supérieur à la moyenne, soit 55 000 $ par année; elles versent 1,9 milliard au gouvernement sous forme d'impôts payés par les employés et taxes sur le capital, sans compter les impôts fonciers et les revenus provenant de la vente d'électricité. Elles comptent pour 36 % des revenus du gouvernement et pour 2,4 milliards au PIB du Québec. Une évaluation préliminaire faite par Alcoa fait état de retombées dans l'économie qui équivalent le prix de 10 ¢ le kWh qui serait payé à la société d'État. L'AQCIE entend mener des études très fines sur cette question.

En 10 ans, ces entreprises énergivores ont réalisé des investissements de 20 milliards. Toutefois, depuis 2003, il y a un ralentissement de l'investissement. Entre 1994 et 2003, 49 % des investissements allaient à l'expansion; en 2004 et 2005, la part allant à l'expansion n'était plus que de 25 %. L'AQCIE présente une liste de 15 grands projets depuis 2000 qui auraient pu être réalisés au Québec mais qui sont allés ailleurs (Australie, Chine, Islande, États-Unis, etc.). Et cela parce que les tarifs d'électricité ne sont pas concurrentiels et que le climat d'insécurité concernant la tarification et la disponibilité d'électricité nuit aux décisions d'investissement, déplore l'AQCIE. Par surcroît, ces usines d'ailleurs viendront éventuellement vendre leurs produits ici, alors que notre capacité concurrentielle aura été fragilisée à cause d'usines vieillissantes et n'offrant pas des économies d'échelle suffisantes. Déjà, 40 % des usines québécoises de grande consommation d'électricité ont 51 ans et plus. Plusieurs de ces usines occupent une place très importante dans les économies régionales.

Qu'arriverait-il si elles fermaient? Une remarque parmi plusieurs autres de M. Boulanger: «Pensez à la réaction que la menace de la fermeture d'Olymel à Vallée-Jonction a provoquée dans la Beauce.» L'AQCIE pense que «le Québec est maintenant à la croisée des chemins: soit il continue de miser sur l'électricité comme outil de développement économique, soit il fait de la société d'État "une machine à dividendes"».

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