L'argent trop facile

Trop beau pour durer? L'année qui s'est achevée est inscrite en lettres d'or pour la sphère financière mondiale. Beaucoup de Bourses ont battu leurs records, les profits des banques ont été mirifiques, les fusions et acquisitions ont dépassé les volumes de la bulle Internet en 2000, les nouveaux instruments financiers comme les fonds spéculatifs (hedge funds) ont tant de succès qu'ils gèrent trente fois plus d'actifs qu'il y a quinze ans (1400 milliards de dollars) avec des rentabilités inouïes et une nouvelle vedette, le Private Equity, a réalisé des acquisitions spectaculaires (750 milliards au total en 2006).

Banquiers, investisseurs, analystes sont souriants: l'année 2007 ne s'annonce pas moins brillante. Mais au-delà? Les plus avisés ont un petit signal d'alarme qui s'est allumé dans le crâne: n'est-ce pas trop facile? N'y aurait-il pas trop de liquidités dans le monde qui permettraient de prendre tous les risques, c'est-à-dire trop de risques? La fin de l'inflation et les taux d'intérêt maintenus très bas par les banques centrales rendent l'argent pas cher et disponible. On en trouve aujourd'hui sous le pied d'un cheval. Il devient possible de tout financer, même des opérations périlleuses, qui, hier, n'auraient pas trouvé de capital.

Les pays émergents, qui s'étaient vu couper le robinet des investissements privés après les crises en Asie et en Amérique latine dans les années 1980 et 1990, retrouvent aujourd'hui des fonds, et ils paient une «prime» de moins en moins lourde.

La question est celle-ci: saoulés par leurs succès, poussés par la concurrence et armés de technologies mathématiques de plus en plus raffinées, les financiers ne sont-ils pas exagérément confiants? Pris d'ubris, prennent-ils trop de risques? À quand la nouvelle faillite d'un hedge fund, tué par le retournement soudain du prix du pétrole ou du cuivre? Et celle d'un fonds de Private Equity, pris tout simplement par un affaissement de la conjoncture qui rendra impossible de service de la dette contractée?

L'économie «réelle» mondiale se développe rapidement, la croissance dépasse 5 % par an ces dernières années. La finance mondialisée accompagne ce mouvement, le sert, l'amplifie sans doute même. Mais, elle qui fait valser des milliards de milliards de dollars par jour autour de la planète avec d'immenses bénéfices, ne peut pas indéfiniment danser plus vite que la musique. Alors?

Des voix s'élèvent régulièrement pour mieux contrôler et même pour restreindre la prolifique planète financière. Il y a deux semaines, l'ancien patron d'AXA et grande figure du capitalisme français, Claude Bébéar, a réclamé une loi qui impose aux hedge funds plus de transparence et qui limite les emprunts qu'ils lèvent pour réaliser leurs opérations. Manière au moins de borner les risques.

Claude Bébéar est loin d'être seul. À Davos, Angela Merkel a déclaré: «J'attends des marchés financiers qu'ils fassent des efforts pour la transparence des marchés.» Elle expliquait: «Que puis-je dire à un salarié qui a cotisé toute sa vie, mis son épargne dans un fonds et qui perdrait tout?» Son coalisé Hans Münterfering, président du Parti social-démocrate allemand (SPD), avait traité les fonds de Private Equity de «sauterelles» qui tombent sur une entreprise, la vident et l'abandonnent. Il intervenait après la montée surprise du fonds Blackstone au capital de Deutsche Telekom en avril.

Les Allemands, particulièrement en pointe contre cette nouvelle finance considérée comme «anglo-saxonne», ont trouvé des alliés nombreux, à la Banque centrale européenne ou à la SEC américaine, l'organisme de surveillance de la Bourse. Et chez les syndicats. «Le mécontentement est croissant», a déclaré le 26 janvier à Davos Philip Jennings, secrétaire général de l'Uni suisse, à propos des fonds de Private Equity. Il dénonçait leur «court-termisme» et «leur manque d'éthique». Mme Merkel, qui préside le G8, a mis la transparence des hedge funds au programme du sommet de juin.

L'argent trop facile? Les financiers prennent-ils trop de risques? Faut-il renforcer les règles de contrôle? Beaucoup de débats ont porté sur ces thèmes à Davos cette année. Howard Davies, directeur de la London School of Economics, admet que les organismes de régulation financière datent des années où cette finance nouvelle n'existait pas. Ils courent toujours derrière l'inventivité des financiers sans toujours comprendre comment fonctionnent les nouveaux produits. En outre, la finance est globale, tandis que les lois et la régulation restent largement nationales, malgré les efforts de concertation et d'harmonisation des banques centrales.

Pour les banquiers, la question de la transparence n'est pas la bonne: les fonds ne livreront jamais leurs recettes sophistiquées, puisqu'elles sont au coeur de leur activité. Mais les banques qui leur prêtent sont maintenant tenues d'y regarder de très près, et, elles, sont contrôlées.

Mais alors, comment faire? Que l'on ne puisse pas contenir la créativité financière, c'est sûr. Qu'une partie du métier reste obligatoirement secrète, soit. Que beaucoup de leçons aient été tirées des faillites passées, comme celle de LTCM en 1987, sans doute.

La nouvelle finance offre d'énormes avantages, elle prend des risques quand les banquiers traditionnels rechignent. Mais quand l'argent coule à flots, la tentation grandit tant qu'elle autorise, qu'elle encourage, les risques insensés. D'où le signal d'alarme dans les crânes.