L'idée d'un libre-échange Canada-Europe fera-t-elle son chemin?

Selon l’économiste Christian Deblock, l’appel lancé la semaine dernière par le premier ministre Jean Charest montre bien, comment «le Québec commence à être sérieusement à l’étroit» lorsqu’il cherche un autre partenaire commercial que
Photo: Selon l’économiste Christian Deblock, l’appel lancé la semaine dernière par le premier ministre Jean Charest montre bien, comment «le Québec commence à être sérieusement à l’étroit» lorsqu’il cherche un autre partenaire commercial que

L'idée d'un accord de libre-échange entre le Canada et l'Europe a été relancée pour une énième fois, la semaine dernière, par le premier ministre Charest lors de son passage au Forum économique de Davos. Il reste maintenant à voir si elle aura plus de succès, cette fois-ci, auprès des gouvernements et des milieux d'affaires des deux côtés de l'Atlantique, que les dernières fois.

À en croire les dires de Jean Charest et les premières réactions des milieux d'affaires du Québec au moment de l'annonce, l'affaire serait bien enclenchée. L'accueil de Stephen Harper à cette idée aurait été «très enthousiaste» lorsqu'elle lui a été soumise cet automne, a affirmé le premier ministre québécois. Le commissaire au Commerce européen, Peter Mandelson, aurait quant à lui montré de l'ouverture. Les porte-parole du patronat, des chambres de commerce et des PME du Québec, quant à eux, n'ont pas perdu une seconde pour exprimer leur appui. On attend maintenant la réaction du reste du pays.

«La balle serait plutôt du côté d'Ottawa et des Européens, a expliqué hier au Devoir l'un des fonctionnaires chargés du dossier au ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation. L'idée a été lancée et promue par M. Charest. Est-ce qu'elle va décoller? Cela dépend plus du fédéral et de la communauté d'affaires. Il ne se lance pas de négociation commerciale sans qu'il y ait un intérêt d'affaires. Je pense que le milieu des affaires à un bout de chemin à faire par rapport à cela.»

Scepticisme

Les experts doutent fortement que cela se produise. «On revient de temps à autre avec cette idée depuis des années, fait remarquer Christian Deblock, professeur de science politique et directeur du Centre d'études internationales et mondialisation de l'Université du Québec à Montréal. Cela n'a jamais su éveiller l'intérêt nécessaire pour aller plus loin. Il faut dire que le volume de commerce entre le Canada et l'Europe, ce n'est pas grand-chose.»

En dix ans, la part totale des exportations canadiennes à prendre la route vers les pays de l'Union européenne est passée de 6,5 % à 5,6 %. Les États-Unis comptent de leur côté pour près de 85 % des exportations canadiennes.

En comparaison, les liens entre l'Europe et les États-Unis sont bien plus grands, dit Christian Deblock, la moitié des investissements américains à l'étranger se faisant en territoire européen. Les États-Unis n'ont toutefois pas eu plus de succès que le Canada les nombreuses fois qu'ils ont proposé dans le passé l'ouverture de négociations commerciales avec l'Europe.

«Les entreprises votent avec leurs pieds, dit William Dymond, ancien négociateur commercial canadien devenu chercheur au Centre de droit et de politique commerciale de l'université Carleton. Et ce que leur comportement indique depuis des années au Canada, c'est que la priorité doit aller aux relations commerciales avec les États-Unis. De toute manière, les entreprises européennes ne se sont pas montrées intéressées non plus, elles ont toujours boudé cette idée.»

À Québec, on répond que le contexte international a changé. Les négociations multilatérales du cycle de Doha à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) sont en perdition, tout le monde se rabat vers la négociation d'accords bilatéraux et régionaux; quoi de plus normal alors, pour le Canada et le Québec, que de regarder du côté de l'Europe.

On précise bien qu'il ne s'agit pas seulement de ressusciter les négociations d'un accord sur le renforcement du commerce et de l'investissement (ARCI) entamées par le Canada et l'Union européenne en 2004, avant d'être mises entre parenthèses en mai 2006 pour pouvoir consacrer toute son énergie au sauvetage du cycle de Doha. On parle bien d'un accord de libre-échange en bonne et due forme qui viserait à abolir les barrières tarifaires dans le commerce des biens, à l'exclusion du secteur agricole, ainsi qu'à favoriser le commerce des services, l'investissement et l'accès aux marchés publics. On voudrait aussi, comme dans un ARCI, établir des mécanismes de reconnaissance mutuelle de certaines normes, notamment en matière de formation professionnelle, pour favoriser la circulation de la main-d'oeuvre.

On convient volontiers que les tarifs imposés de part et d'autre sur le commerce des biens ne dépassent pas en moyenne les 5 %. Les principaux produits québécois exportés sur le territoire de l'Union européenne de 1995 à 2005, dont les avions et les turboréacteurs, ont même été totalement épargnés. Certains domaines, comme les pêches, les minerais, les vêtements, les pièces de véhicule ainsi que le bois et le papier, continuent cependant d'être frappés par des tarifs pouvant atteindre 5 %, 10 %, voire 20 %.

Il n'en faut pas plus, parfois, pour qu'une entreprise décide de se tourner vers une autre destination, comme la Chine, pense-t-on à Québec. On a estimé qu'un accord de libre-échange entre le Canada et l'Union européenne pourrait augmenter leurs échanges de 11 % et rapporter annuellement 2,4 milliards.

Une relation qui s'effiloche

William Dymond n'est pas convaincu. «Dans la plupart des cas, les tarifs équivalent aux variations qu'il peut y avoir dans les taux de change. Non, si la part de nos exportations eu Europe recule, ce n'est ni à cause des barrières tarifaires ni à cause de l'action des gouvernements. C'est parce que c'est ce que veut le marché.»

La conclusion d'une entente commerciale canado-européenne permettrait au mieux d'éviter que «ne s'effiloche encore plus notre relation», pense l'économiste Christian Deblock.

L'appel lancé la semaine dernière par le premier ministre Charest montre bien, selon lui, comment «le Québec commence à être sérieusement à l'étroit» lorsqu'il cherche un autre partenaire commercial que son voisin américain. Il y a bien sûr la Chine et l'Inde. Mais «certains en sont revenus un peu déçus et on n'y a pas un accès aussi facile que les provinces de l'Ouest».

De façon générale, il ne serait pas inutile, fait remarquer Christian Deblock, qu'Ottawa indique plus clairement qu'il ne l'a fait depuis quelques années ses priorités en la matière.

À Québec, on garde néanmoins espoir. Si la volonté politique et des milieux d'affaires est là, un accord de libre-échange canado-européen pourrait se conclure rapidement, dit-on. Les deux gouvernements en ont déjà conclu plusieurs autres auparavant, les négociations du cycle de Doha ont permis de mettre à jour les documents de référence et il n'a fallu que 20 mois pour mener à terme l'Accord de libre-échange canado-américain, 24 mois dans le cas de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).