Fonds d'investissements - Un demi-million de fichiers de renseignements personnels, le début de la dégringolade?

Nous avons appris la semaine dernière que la Banque CIBC, plus précisément sa filiale Talvest, avait égaré, perdu ou s'était fait voler plus d'un demi-million de fichiers clients. Ces fichiers contenaient une panoplie de renseignements personnels: numéro d'assurance sociale, adresse, date de naissance... Cette disparition date déjà d'avant Noël, mais ce n'est qu'il y a quelques jours que la nouvelle est devenue publique. La firme a prévenu les conseillers financiers et les clients en expédiant une lettre qui explique la situation et les moyens mis en place pour prévenir les vols d'identité possible. L'accès gratuit à une firme de vérification de crédit est offert sur demande, une façon de rassurer les clients lésés: Talvest assumera tous les frais ou inconvénients dont ils pourraient être victimes. Évidemment, une telle nouvelle n'est pas rassurante, mais malheureusement aucunement surprenante.

Cette situation était tout à fait prévisible et n'est qu'une première d'une série à venir. J'avais écrit dans une chronique antérieure, «S'il vous plaît, ma vie privée» (22 septembre 2003), que les obligations d'identification et le stockage irresponsable que le gouvernement fédéral impose sont démesurés. En effet, dans le cadre de sa nouvelle loi sur le blanchiment et la prévention du terrorisme, le gouvernement exige des institutions financières et des courtiers en valeurs mobilières qu'ils conservent des données importantes. Les effets néfastes de cette exigence, qu'on pourrait apparenter à une chasse aux sorcières, seront pires que le mal qu'on veut enrayer.

Aucun citoyen n'est contre la vertu, aucun citoyen n'est contre l'idée de mettre en place des systèmes et barrières pour contrer le terrorisme et la guerre contre la criminalité, mais les moyens utilisés, aussi efficaces soient-ils, exposent encore plus les citoyens canadiens à un risque que la menace terroriste ne le fait. Savez-vous combien peut coûter à un simple citoyen, en temps et en argent, le fait de se faire voler son identité? Et, globalement pour toutes les victimes? Et tout ça pour plaire à M. Bush et à sa guerre personnelle contre «les méchants». Nous pourrions nous croire en pleine période de chasse aux sorcières contre les communistes. Nos élus fédéraux prennent des engagements envers nos voisins du Sud sans en mesurer la portée sur leurs propres citoyens. Leur désir de plaire, est-ce vraiment le nôtre?

Depuis 2002, chaque client d'une banque ou d'une firme de courtage est un criminel potentiel, et son compte client doit être bien documenté de renseignements qui ne serviront qu'à des fins d'enquête criminelle. Quel est l'avantage pour un conseiller financier ou un banquier de conserver une copie de l'une de vos pièces d'identité, passeport ou permis de conduire? Aucun, sauf d'absorber les coûts de telles mesures et d'assumer des risques potentiels. Conserver sécuritairement de tels renseignements, et ce, sans briser le lien de confiance avec son client, requiert une expertise que le gouvernement fédéral lui-même ne peut offrir. Rappelez-vous le vol d'ordinateurs contenant des informations personnelles dans des bureaux du gouvernement fédéral il y a quelques mois à peine.

La somme d'informations que détiennent actuellement les institutions financières et les firmes de courtage sur leurs clients est phénoménale et représente des millions de petites bombes à retardement, et seuls vous et moi en feront les frais. Évidemment, chaque institution a le devoir de garder ces informations sous haute sécurité, et chacun prend son rôle au sérieux. Cependant, plus le stockage augmente, plus le risque s'accroît. Et, malgré la bonne volonté de chacun, il suffit de bien peu pour que le système dérape: un employé mal intentionné, un vol, une perte comme cela vient d'arriver à la firme Talvest, l'interception d'un fichier client sur Internet, où des milliers de renseignements naviguent 24 heures sur 24... Nos élus ont même créé un nouvel organisme: «CANAFE recueille, analyse, évalue et communique des renseignements financiers concernant des opérations douteuses de blanchiment d'argent et de financement d'activités terroristes ainsi que des menaces à la sécurité du Canada. Le Centre fait partie intégrante de l'engagement de notre pays dans la lutte mondiale contre le blanchiment d'argent et le financement des activités terroristes.»

D'autre part, ces mêmes élus n'ont pas divulgué leur politique de protection pour les cas «Arar» qui dérapent, ni pour les simples citoyens. Ah oui, il y a bien le Commissaire à la protection de la vie privée. Mais n'est-ce pas un peu contradictoire? On crée un organisme pour nous protéger et parallèlement on nous fait courir des risques énormes.

S'il y a tant de faux passeports, plus de numéros d'assurance sociale que de citoyens canadiens, est-ce la faute de nos institutions financières ou à cause d'un déraillement de la machine gouvernementale? Les institutions et votre courtier doivent collaborer; ont-ils le choix? Nous avons une épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos têtes en cas de refus: quelques années de prison ou quelques millions d'amendes ou les deux!

Actuellement, votre comptable, votre conseiller financier, votre banquier, votre courtier immobilier, votre agent de change, et bientôt votre avocat, doivent collaborer et dénoncer vos activités qui leur sembleraient «douteuses», et on ne leur laisse pas vraiment le choix. Le lien de confiance qui doit exister entre vous et ces professionnels est alors drôlement hypothéqué. Un dépôt liquide de plus de 10 000 $ doit être dénoncé à CANAFE, pendant que certains organisateurs politiques pseudo-consultants ont accepté des centaines de milliers de dollars en liquide sans être importunés. Deux poids, deux mesures.

Nos élus ont choisi la délation comme remède à bien des maux. En plus, ils responsabilisent certains professionnels concernant des tâches pour lesquelles ils n'ont ni formation, ni expérience et, surtout, aucun intérêt. Des fortunes sont dépensées par ces professionnels, en argent et en temps, pour ces tâches. Devinez un peu qui, au bout du compte, écope, et pour qui.

Talvest n'est pas coupable. Ce genre d'erreur pourrait se produire n'importe où. Chacun aura fait de son mieux.

J'ai toujours eu pour philosophie de vie de penser que mon prochain est bon jusqu'à preuve du contraire, et même que chacun a droit à l'erreur. Maintenant, je dois changer, on me l'impose. Je suis un délateur en puissance... Je troque mon rôle, ma passion de bien conseiller mes clients, pour un job qui ne m'intéresse pas. Je dois jouer les «James Bond» tout comme chacun des professionnels qui vous conseille. Désolé chers clients, ce n'est pas un choix.

question@avantages.com

L'auteur est conseiller en placement et président d'Avantages Services financiers, une société indépendante spécialisée dans le courtage de fonds communs de placement et dans la gestion privée.
2 commentaires
  • Claudette Anctil - Abonnée 27 janvier 2007 11 h 00

    Fonfs d'investissement - Michel Marcoux

    Tout a tendance à être fiché.Seuls les braves peuvent se permettre des commentaires dignes de ce nom et accepter qu'ils soient publiés dans les journaux. Les États Unis sont en train de devenir un état policier.Le Canada va se sentir obligé d'en faire autant.Comme style de gouvernance, je vois les styles chinois et américains identiques à long terme. limite.

  • Jocelyne Deschênes - Abonné 30 janvier 2007 06 h 32

    Merci de le dire

    Merci beaucoup pour votre article. Enfin quelqu'un qui ose le dire! Je suis moi-même conseillère financière. Merci de souligner la contradiction entre les renseignements qu'on nous oblige à colliger et la proctection à la vie privée. Oui, on nous transfère la responsabilité de détecter les transactions douteuses, on nous met un chapeau de détective alors que ce n'est pas du tout notre travail et que nous n'en n'avons pas la formation. Bien sûr, si jamais nous ne l'avons pas vue, on s'empressera de nous culpabiliser et les vrais responsables pourront s'en laver les mains. La partie administrative de notre travail a augmenté inutilement à mon avis, et au détriment du développment de la partie proprement professionnelle. À moins d'y mettre plus de temps, nous desservons moins bien nos clients. Et pendant ce temps, les Vincent Lacroix courent encore...!!!