Portrait - L'homme d'affaires malgré lui

En 1986, la maison d'édition Québec Amérique lançait la première version de son Dictionnaire visuel. Le livre, présenté par la publicité comme «le plus court chemin de l'image au mot» a depuis été adapté en 26 langues. Avec ses 5,8 millions d'exemplaires vendus dans une centaine de pays, c'est le plus grand succès de l'histoire du livre québécois.

À lui seul, le Visuel, dont la troisième édition vient de paraître, représente environ 40 % du chiffre d'affaires — par ailleurs confidentiel — de Québec Amérique. De plus, le beau livre est directement responsable de la création d'une cinquantaine d'emplois permanents à Montréal. Près de 30 ans après sa fondation, dans un sous-sol, l'entreprise compte aujourd'hui 75 employés dans trois divisions.

Dirigée par François Fortin — le fils du président Jacques Fortin — Québec Amérique international (QAI) se consacre essentiellement à la création et à l'exploitation du Visuel et de ses dérivés: livres spécialisés en cuisine ou en sport, encarts publicitaires, cédéroms et sites Internet.

À l'étranger, la division travaille avec des géants tels que Bertelsmann, en Allemagne, Readers' Digest ou Havas, une ex-filiale de la multinationale Vivendi, récemment vendue au groupe Hachette.

«Nous avons investi près de 35 millions dans QAI depuis 15 ans, pour développer des contenus multimédias, utilisables sur tous les supports. Nous sommes propriétaires de tous les droits. Et François gère tout ça», souligne M. Fortin père.

Depuis quelques années, sa fille Caroline s'est aussi jointe à l'équipe de Québec Amérique. En fait, elle tient maintenant la barre de la division «Jeunesse». Le catalogue de cette section compte quelque 250 titres, écrits par certains des auteurs les plus appréciés des enfants d'ici: Dominique Demers, Yves Beauchemin ou François Gravel, par exemple.

Et depuis peu, ses collaborateurs et elle ont sauté de plain-pied dans le multimédia et ont commencé à produire des volumes pour enfants intégrant le contenu du Visuel. «Mais leur approche est complètement différente de celle des adultes. Ici, tout le monde est jeune avec des enfants!»

Ces jours-ci, dans le sous-sol de l'édifice du Vieux-Montréal qu'occupe Québec Amérique, les magiciens de la division jeunesse dessinent des tornades, des éclairs vus de haut et des nuages effrayants pour un livre sur la météo, produit en collaboration avec un éditeur américain. Les changements de pression atmosphérique qu'ils étudient ne semblent pas avoir de répercussion sur les employés de la section. «Les jeunes préfèrent rester dans le sous-sol, entre eux. Ils ont bien du plaisir», fait remarquer l'éditeur.

La littérature

Lui, son royaume, c'est le troisième étage. Celui de l'administration... et de la littérature pour adultes. Depuis ses débuts, Québec Amérique a souvent eu la main heureuse à ce chapitre. Il suffit de penser aux ventes mirobolantes des romans d'Yves Beauchemin, d'Arlette Cousture et de Noël Audet pour s'en convaincre.

Déjà, Le Matou avait permis à Jacques Fortin de tisser des liens avec des éditeurs en France, en Allemagne et aux États-Unis et de produire à l'étranger des profits impensables pour nombre de ses concurrents. «C'est ce qui m'a permis de prendre des risques, explique-t-il. En fait, je suis devenu bon parce que j'ai eu du succès. Grâce aux ventes de livres de Beauchemin, j'avais assez d'argent pour faire des erreurs.»

Mais l'homme d'affaires le reconnaît d'emblée: c'est le succès du Visuel qui lui a fourni les ressources nécessaires à la réalisation de ses ambitions. Car Jacques Fortin ne s'en cache pas, il a lui-même une oeuvre à réaliser. «Ma mission, c'est de bâtir un catalogue de littérature québécoise» pour en finir avec l'attitude «de colonisé» d'un certain milieu de la culture, dit-il.

Pas de plan

Au départ, Québec Amérique n'avait pourtant rien de l'entreprise idéologique. Dans un bouquin joliment baptisé L'Aventure, qui relate l'histoire de son entreprise, M. Fortin raconte comment il a décidé de se lancer en affaires, un soir de février 1974, parce que son employeur de l'époque, les éditions Nathan, avait refusé de publier un manuscrit auquel il croyait. «En fait, je n'avais pas du tout l'ambition de devenir éditeur, ni de créer une nouvelle entreprise. Je n'avais ni plan d'affaires, ni programme éditorial, rien d'autre qu'un projet», écrit-il.

En entrevue, Jacques Fortin affirme qu'il n'est pas un bon homme d'affaires. De fait, il gère son entreprise comme d'autres gèrent leur budget familial. «Mon seul objectif financier, c'est pas de rouge, rigole-t-il. Je ne suis pas allé dans une banque depuis 20 ans, je ne connais pas ça.» Québec Amérique s'autofinance depuis ses débuts. Et entend bien continuer à le faire. «J'ai eu bien des offres de gens qui étaient prêts à investir dans l'entreprise en échange d'actions. J'ai toujours refusé. La famille est toujours propriétaire de 100 % des parts.»

N'empêche que Jacques Fortin n'aurait fait ni sa fortune, ni celles des auteurs qui lui ont fait confiance, s'il n'avait pas eu du flair, le goût du risque et un talent certain pour le marketing et la vente. «Une maison d'édition, c'est une entreprise comme les autres, qui doit s'organiser, croître et faire des profits. Et le rôle d'un éditeur c'est d'assurer la meilleure distribution possible à un livre. Des fois, c'est mille exemplaires. Des fois, c'est six millions», souligne-t-il.

Mais ce n'est pas tout: «Si on était de vrais hommes d'affaires, on ne publierait pas de livres pas rentables. Or, on le fait. On le fait pour contribuer à l'édition nationale, pour rendre disponibles les classiques de demain».

La menace de la mondialisation

La mondialisation et la convergence à tout crin risquent cependant de tuer le métier en annihilant sa part d'incertitude, en interdisant l'initiative et les coups de coeur. «Aujourd'hui, dans les grands groupes, ce sont des banquiers et non des éditeurs qui prennent des décisions», souligne M. Fortin. De plus, pour réduire leurs coûts, les géants des médias rationalisent leurs opérations et font de moins en moins appel à des partenaires étrangers. «Je vois ma liste de contact diminuer. Ce sont des relations qui se brisent. À ce jour, ça n'a pas été bon pour l'édition.»

Ni pour les PME, dit-il. Pour survivre et continuer à prospérer, Québec Amérique a tout de même pris le virage que lui imposent ses nombreux partenariats. Depuis trois ou quatre ans, l'entreprise fait imprimer une bonne partie de ses volumes en Slovaquie, et non plus en Beauce, comme dans le bon vieux temps. «Mes partenaires des débuts n'en reviennent pas. Mais faire affaire avec eux nous coûterait tellement plus cher.»

Même s'il l'attriste, le changement ne fait pas peur à Jacques Fortin. «On ne peut rien affirmer, mais tout notre contenu est pensé en fonction du multimédia. Quand il y aura moyen de gagner de l'argent sur Internet, on sera prêts, souligne-t-il. Et puis on a une bonne équipe en place.»

À 62 ans, il sent qu'il peut se consacrer à ses priorités, retrouver le contact avec les auteurs, les suivre. «Je ne peux pas dire que je travaille très fort», dit-il. Mais on sent que certains gros projets l'animent: il veut faire des découvertes, inventer LE dictionnaire multimédia, faire de Québec Amérique un petit incontournable, capable de rivaliser avec les plus gros éditeurs du monde en créativité et en qualité.

Et surtout, avant de passer la main, il veut assurer la continuité, la survivance de l'esprit qui l'anime depuis qu'il a décidé de prendre le risque d'être son propre patron, il y a 27 ans. Heureusement, «François et Caroline sont déjà très autonomes dans leurs choix éditoriaux. Ils connaissent leurs forces et leurs besoins. Et ils s'intéressent à Québec Amérique».