Perspectives - La dématérialisation du monde

Le mot fait penser à la façon que certains personnages de science-fiction ont de voyager. Il décrit aussi une tendance qui serait en marche depuis des décennies et en vertu de laquelle nos économies utiliseraient de moins en moins de matière première pour croître. Mais c'est à se demander parfois si cela n'est pas aussi de la science-fiction?

La collection complète des voitures du film Les Bagnoles pour le plus jeune, une Barbie qui fait des claquettes pour sa soeur, l'intégrale de Jack Johnson pour ma chérie, les livres de Garnotte et de Caroline Montpetit pour maman, une nouvelle perceuse avec mire au laser pour papa, les DVD Californian PowerPilates pour la belle-soeur, une souris télécommandée pour le chat... Comment, vous n'avez plus de voitures du film Les Bagnoles? Vous ne comprenez pas, il me FAUT ces voitures!

On aurait beaucoup de mal, en cette veille de Noël, à convaincre les gens que la société est en train de prendre ses distances des choses matérielles. C'est pourtant ce qu'affirment des experts qui ont à l'oeil nos économies et qui constatent qu'elles croissent plus vite que notre consommation de matières premières.

On appelle cela la dématérialisation de l'économie. Sa manifestation la plus évidente est la place de plus en plus dominante qu'occupe le secteur intangible des services comparativement aux secteurs primaire et manufacturier qui produisent des biens. Autrefois, la richesse des nations se mesurait en arbres coupés, en tonnes de blé récolté, en ponts construits et en nombres de locomotives assemblées. Elle vient aujourd'hui à presque 70 % de services à la clientèle dans les magasins, de soins infirmiers, de conception de plans d'ingénierie, de courses de taxi, de plaidoirie d'avocats, de programmation de jeux vidéo, de tournages de films, et de mille et une autres choses dont la principale matière première est la matière grise et qui se vend sous forme de valeur ajoutée. C'est cette valeur ajoutée qui explique que l'on puisse payer plus de 1000 $ pour un petit tas de métal, de plastique et de verre qui, assemblés d'une certaine manière, donnent un ordinateur.

Bien sûr, toutes les économies ne sont pas au même niveau. La Chine et l'Inde produisent par exemple proportionnellement plus de biens. Elles profitent cependant des technologies et de l'expérience des autres et gravissent les échelons de la valeur ajoutée beaucoup plus vite que ne l'ont fait avant elles l'Amérique du Nord et l'Europe.

Cela ne signifie pas pour autant que nous devenions moins matérialistes, ni que notre consommation de matières premières ne soit pas toujours en hausse. Après tout, on n'a jamais été aussi enfouis sous le papier que depuis l'invention des ordinateurs. Nos voitures et nos maisons n'ont jamais été aussi grosses non plus, même si les familles qui vont dedans sont plus petites. Et l'on ne parle pas de tous ces appareils électriques que l'on jette plutôt que de les réparer, ni de ces pauvres haricots que l'on emballe avec force de pellicules de plastique et de barquettes de styromousse.

Une vieille étude a établi que le poids total des biens de la famille américaine moyenne a augmenté de 20 % de 1977 à 1991. Plus récemment, la quantité totale de déchets produits chaque année au Québec est passée d'une tonne par habitant, en 1994, à une tonne et demie, six ans plus tard.

Un problème important tient au fait que l'on ne retrouve habituellement dans un produit fini que 7 % des matières nécessaires à sa fabrication, le reste étant des intrants (énergie, eau, etc.) ou des déchets. Certains experts disent même que 99 % des ressources extraites de la planète deviennent des déchets en six semaines. On l'a dit, cette situation est d'autant plus préoccupante que de grandes économies émergentes, comme la Chine et l'Inde, produisent de plus en plus de biens et pas toujours de la façon la plus efficace.

On comprend que le prix des matières premières soit en forte hausse ces temps-ci. L'une des ressources dont on se soucie le plus, en cette période de lutte contre les gaz à effet de serre, est évidemment les carburants fossiles qui produisent l'énergie qui fait tourner les usines, mais aussi qui propulsent les bateaux et les camions qui transportent les marchandises d'un point à l'autre du globe en cette ère de mondialisation.

Écologie industrielle et économie légère

Dans ce contexte, nos sociétés n'auront pas d'autre choix que de «changer de paradigme» et de s'engager véritablement sur la voie de la dématérialisation, disent des experts. Certains appellent cela «écologie industrielle» ou «économie légère». Il s'agit d'analyser le cycle complet d'un produit, en commençant par l'ensemble des intrants nécessaires à sa fabrication et à son utilisation, et en se rendant jusqu'au moindre déchet produit.

Les coûts élevés des matières premières et la concurrence féroce que se livrent aujourd'hui les entreprises en incitent d'ailleurs de plus en plus à prêter attention à ce genre de facteurs afin de limiter au minimum les pertes et d'améliorer leur rentabilité.

Cela ne sera toutefois pas suffisant, pensent certains. Il faudra tôt ou tard revoir la conception même que l'on a de certains biens et services. Est-il bien raisonnable, demandent ces voix, qu'un objet conçu pour le mouvement, comme l'automobile, soit à l'arrêt 92 % du temps? Et que dire de la perceuse électrique qui n'est utilisée en moyenne que 15 minutes par an? N'y aurait-il pas moyen de transformer ces biens en services, et d'offrir par exemple aux consommateurs des services de transports multimodaux efficaces au point qu'ils puissent se passer de leur voiture à usage exclusif?

Grande question. En attendant, j'en suis à mon dixième magasin et il n'y a pas moyen de trouver ces damnées voitures de film à la noix. Peut-être que sur Internet... Aaah, je savais bien que je trouv... Combien?! Ils sont malades! Évidemment, I put it in my cart quand même, mais je vous jure que l'on ne m'y reprendra pas! Dématérialisation, mon oeil.