Fièvre des OPA: le spectre du surendettement ressurgit

Londres — La boulimie de fusions-acquisitions dans le monde cette année alimente une tendance inquiétante au surendettement des entreprises, qui pourrait provoquer des faillites dans un contexte de croissance ralentie et de taux d'intérêt plus élevés, selon des analystes.

Au 10 décembre, le montant total des rachats de sociétés annoncés ou finalisés depuis le début de l'année dans le monde atteignait 3427 milliards de dollars, montant supérieur à celui de 2001 à l'apogée de la bulle Internet, selon le fournisseur canadien de statistiques Thomson Financial.

Une grande partie de ces transactions a nécessité un endettement important, en particulier dans le cas des très populaires LBO (leveraged buy-outs), des rachats d'entreprises à crédit avec une mise de fonds initiale limitée, souvent orchestrés par des fonds d'investissement de plus en plus gourmands.

«La volatilité des marchés financiers est au plus bas, la valorisation des entreprises au plus haut, la demande pour des financements structurés est insatiable et les fusions-acquisitions et les LBO se multiplient. Clairement, la liquidité reste le facteur dominant, en dépit de la remontée des taux d'intérêt», constate Robert McAdie, de Barclays Capital.

«Cependant, nous observons une accélération du marché de la dette à haut rendement, alors que les montants levés pour des rachats ont augmenté significativement. Le cycle du crédit serait-il en train de tourner?», s'interroge-t-il dans une étude publiée lundi.

Pour le cabinet de conseil Close Brothers, cela ne fait aucun doute. Il a calculé récemment que le montant des emprunts obligataires à haut rendement, c'est-à-dire les plus risqués, atteindrait 30 milliards d'euros cette année en Europe, contre 17 milliards en 2003.

«Même si le contexte macro-économique général reste plutôt bon, nombre de sociétés en difficulté ne pourront pas continuer à se refinancer facilement comme elles l'ont fait ces dernières années» grâce à de faibles taux d'intérêt, prédit Matthew Prest, de Close Brothers.

Or, nombre d'analystes estiment que le climat va se dégrader. «Un ralentissement de la croissance aux États-Unis, déclenché par une moindre consommation, va probablement peser sur les bénéfices, mettre des entreprises en défaut sur leur dette et réduire l'appétit des investisseurs pour le risque», anticipait Willem Sels, de Dredner Kleinwort Wasserstein, dans les perspectives de la banque pour 2007 publiées en novembre.

Pour l'agence de notation Standard and Poor's (SP), l'inflation de la rémunération des actionnaires depuis trois ans, aux dépens des investissements, va peser également sur les profils financiers. Trente grands groupes industriels européens suivis par SP ont distribué 93 milliards d'euros sous la forme de dividendes et de rachats d'actions sur les 12 mois achevés en juin, contre seulement 35 milliards en 2003.

SP a ainsi abaissé de deux crans la note du géant de la téléphonie mobile Vodafone, après une hausse de 49 % de son dividende en mai et la promesse de 13 milliards d'euros supplémentaires à ses actionnaires.

Les premières victimes du surendettement risquent cependant d'être les sociétés rachetées dans le cadre du boom des LBO depuis 2005, selon les experts, car elles commenceront à rembourser leurs créances au moment où le ralentissement de la croissance réduira leurs revenus.

L'imprimeur britannique Polestar, qui emploie 5500 personnes en Europe, a déjà été repris la semaine dernière par ses créanciers, faute de pouvoir rembourser une dette de 814 millions de livres héritée de son rachat par le fonds d'investissement Investcorp, basé à Bahrein, en 1998.