Le restaurant Ben's ferme ses portes

Ce couple s’est heurté à une porte close lors de son arrivée au célèbre restaurant Ben’s, rue De Maisonneuve à Montréal. La direction de l’établissement a jeté l’éponge, hier, en accusant le syndicat d’avoir entraîné le restaurant d
Photo: Jacques Nadeau Ce couple s’est heurté à une porte close lors de son arrivée au célèbre restaurant Ben’s, rue De Maisonneuve à Montréal. La direction de l’établissement a jeté l’éponge, hier, en accusant le syndicat d’avoir entraîné le restaurant d

C'est l'histoire pathétique d'un restaurant qui a déjà attiré des vedettes de renommée internationale mais qui, depuis plusieurs années déjà, se contentait de voguer sur une réputation d'antan. Où les employés, en grève depuis le 20 juillet, se plaignent de harcèlement contre des patrons qui refusent d'acheter du savon pour le lave-vaisselle. Où la direction a jeté l'éponge, hier, en accusant le syndicat d'avoir entraîné le restaurant dans le rouge.

Pas moins de 98 ans après que Ben Kravitz eut confectionné son premier sandwich au smoked meat selon une recette familiale à son arrivée de la Lettonie, le célèbre restaurant qui porte son nom au centre-ville de Montréal n'est plus. La propriétaire et belle-fille du fondateur, Jean Kravitz, a annoncé dans un communiqué hier que la syndicalisation de Ben's, en 1995, l'avait rendu difficile à rentabiliser.

«Au début de la semaine qui vient, les avocats de la famille propriétaire aviseront les autorités qu'ils excluent définitivement la réouverture du restaurant et qu'il demeurera fermé, a écrit la famille. Après avoir satisfait les demandes des employés pour trois conventions collectives, les propriétaires en sont venus à la conclusion qu'un delicatessen d'une seule succursale ne peut fleurir dans le contexte d'une main-d'oeuvre syndiquée.»

Jean Kravitz, âgée de 83 ans, est la veuve d'un des trois fils de Ben Kravitz. Elle a hérité du restaurant il y a 12 ans lors du décès de son mari, Irving, dont les deux frères étaient décédés plusieurs années auparavant. Mme Kravitz est assistée de son fils, qui a répondu à l'appel du Devoir hier en refusant toutefois de répondre aux questions.

Ne pas y croire

La famille affirme avoir négocié de bonne foi avec le syndicat, sans contrat de travail depuis le mois de février. Or, puisqu'il n'y a pas de date prévue pour la fermeture, les 22 employés syndiqués juraient hier qu'ils seraient de retour sur les piquets de grève lundi matin. La fermeture, ils y croiront lorsqu'on viendra vider le restaurant.

«Ils veulent briser le syndicat, a dit hier le président du syndicat affilié à la CSN, Charles Mendoza, qui y travaille depuis 1987. Tout ce qu'on demandait, c'était une augmentation salariale de 40 ¢ l'heure, un grille-pain pour la cuisine, de la climatisation l'été et du chauffage adéquat l'hiver... Je ne vois pas comment on aurait pu forcer Mme Kravitz à fermer le restaurant. La majorité des employés travaillent au salaire minimum!» L'annonce d'une fermeture n'a pas vraiment surpris M. Mendoza, ni les autres employés. «Il était évident que les héritiers de Ben's n'avaient pas l'intention de poursuivre bien longtemps.»

On pouvait jadis y trouver Leonard Cohen, Pierre Elliott Trudeau et d'autres visages connus. Sur une des colonnes au coeur de la salle à manger, un panneau publicitaire des années 50 trône fièrement. «Rappelez-vous qu'il n'y a qu'un seul Ben's», peut-on y lire. Cette époque est révolue. Certains employés reconnaissent que le smoked meat n'est plus aussi bon. Que la clientèle a diminué. Cette mort à petit feu est d'autant plus étrange que deux employés, Brian et Murray Kravitz, sont eux-mêmes des petits-fils du fondateur. «Nous n'avons jamais été proches de notre tante Jean», a toutefois confié Murray hier.

Vente ou location?

La question est sur toutes les lèvres: que vont faire Mme Kravitz et son fils? Le site, entouré de plusieurs gratte-ciel sur le boulevard De Maisonneuve, vaut de l'or. Selon le rôle d'évaluation foncière en date du 12 décembre, la Ville évalue le terrain à 1,96 million de dollars et le bâtiment, qui date de 1951, à 661 000 $. La rumeur a déjà voulu, plus tôt cette année, que la famille ait reçu une offre de 10 millions de la part d'un promoteur immobilier. Le président du syndicat n'y croit pas.

«On ne peut pas vous dire, présentement, si le bâtiment sera vendu ou s'il sera loué, et si les locateurs feraient du bâtiment un restaurant, un magasin ou autre chose», a dit au Devoir l'avocat des héritiers, Me Danny Kaufer, du cabinet Heenan Blaikie. «La réponse finale, on ne l'a pas aujourd'hui, et on ne l'aura peut-être pas la semaine prochaine non plus.» Me Kaufer représente aussi Wal-Mart face au syndicat de Saint-Hyacinthe, qui tente d'obtenir une convention collective depuis janvier 2005.

Une filiale de la Caisse de dépôt et placement et la société américaine Hines ont déjà convenu de construire, au coût de 150 millions, une tour de 28 étages littéralement à côté du restaurant.

Puisque le bâtiment n'est pas protégé par la Ville, il pourrait en théorie faire l'objet d'une démolition par un promoteur, a reconnu hier Dinu Bumbaru, directeur des politiques à Héritage Montréal. Dans le cadre d'une conférence sur les prix Orange et Citron, remis annuellement au meilleur et au pire de l'aménagement urbain, on convenait que Ben's fait partie des endroits à surveiller, a-t-il dit.

Selon M. Bumbaru, la signification patrimoniale de Ben's se situe davantage à l'intérieur du restaurant. «Le décor, qui date de la période 1948-54, ne fait pas l'unanimité, mais il est assez extraordinaire de l'avoir conservé. Et ça, la Ville ne peut pas le protéger.»

La famille a en effet indiqué hier qu'elle a conclu une entente avec un musée montréalais afin d'y conserver les éléments patrimoniaux de la salle à manger. Les détails seront révélés au début de 2007.

Bien que le restaurant soit fermé, le smoked meat de marque Ben's continue d'être distribué dans certains commerces.