Le chien de garde des administrateurs

Une vague de fond risque d'emporter les entreprises canadiennes qui refusent d'écouter ce qu'un tout nouveau groupe de pression a à dire en matière d'éthique des affaires. Menée par le réputé gestionnaire Stephen Jarislowsky, la Coalition canadienne pour la bonne gouvernance entend dès aujourd'hui rincer à grande eau les conseils d'administration du pays.

«Nous voulons être un chien de garde et avoir assez de pouvoir pour forcer les entreprises à faire des changements», a soutenu hier après-midi Stephen Jarislowsky lors d'une allocution à Montréal. Réputé pour son flair et sa verve, l'homme de 77 ans y est allé d'un discours énergique pour convaincre comptables, gestionnaires, administrateurs et courtiers qu'il est plus que temps d'agir pour rétablir la confiance des investisseurs.

La responsabilité des actionnaires

«Si on creuse un peu, on se rend compte que les vrais responsables ne sont pas M. Lay, de Enron, ou M. Ebberts, de Worldcom, a-t-il raconté. Les vrais responsables sont nous, les institutions qui, ensemble, détiennent le contrôle des actions de presque toutes les grandes sociétés publiques. [...] Nous aurions dû élire des membres de conseils d'administration et nommer des gens qui allaient véritablement défendre les intérêts des actionnaires. Nous avons échoué, mais nous pouvons corriger le tir si nous agissons ensemble.»

Et la trentaine de membres de cette nouvelle coalition sont très sérieux. Réunis, ils gèrent un portefeuille de quelque 500 milliards de dollars, dont 350 milliards sont investis dans des sociétés publiques canadiennes. Manuvie, Stardard Life, Altamira, Mackenzie, le Fonds de pension des enseignants ontarien et le Fonds de pension des enseignants de la Colombie-Britannique font partie de ce regroupement.

Selon M. Jarislowsky, il n'y a pas de différence entre les gestionnaires des entreprises canadiennes et américaines, même si les scandales ont surtout fait la manchettes aux États-Unis. «La seule différence entre nos deux pays est le nombre de millions que l'on peut voler», a-t-il lancé en riant.

Des bonis de performance exagérés aux options d'achat d'actions gargantuesques, une foule de choses ont contribué à détourner les dirigeants de nombreuses entreprises de leur objectif premier, soit faire fructifier l'avoir de leurs actionnaires, croit M. Jarislowsky. «Si on empêche les dirigeants d'encaisser leurs options avant leur retraite, par exemple, le patron d'une entreprise va se détourner du court terme et s'identifier à la croissance à long terme.»

Pour mettre un terme à cette mascarade, la coalition a établi une série de critères pour améliorer la compétence et la transparence des conseils d'administration. Jugeant leurs poids financier et politique suffisant, les membres croient être capables de convaincre assez facilement les dirigeants canadiens de suivre leurs recommandations.

«Nous savons exactement quelles sont les entreprises qui ne respectent pas les critères que nous voulons mettre de l'avant», poursuit le sage. La coalition promet de les approcher et d'avoir recours aux médias si on ne tendait pas l'oreille à ses recommandations. «Notre but n'est pas de punir ou de gérer les entreprises, mais de nous assurer que les membres des conseils d'administration sont compétents et qu'ils suivent des règles d'éthique de base.»

Autodiscipline

M. Jarislowsky soutient que l'autodiscipline du milieu des affaires vaut mieux que de nouvelles législations complexes. «Notre approche est de loin la moins onéreuse et la plus efficace. [...] Notre coalition peut aider à rétablir plus rapidement la confiance des investisseurs. Il y a bien des poursuites qui ont été déposées, mais il faudra des années avant qu'elles soient réglées.»

Ceci dit, la coalition admet qu'il est plus difficile de trouver de bons administrateurs pour siéger au conseil d'administration des plus petites entreprises. «On devrait accentuer les exigences de la Bourse de Toronto, car il y a trop de petites entreprises, croit Stephen Jarislowsky. N'importe quelle entreprise cotée devrait néanmoins avoir un minimum de deux administrateurs qui viennent de l'extérieur.»

La Caisse de dépôt et placement du Québec serait intéressée à se joindre à cette coalition. En effet, des observateurs du plus important gestionnaire de caisses de retraite au Canada assistent à toutes les réunions de la coalition depuis trois mois. «Notre objectif est évidemment de les convaincre de se joindre à nous», a précisé M. Jarislowsky après son discours.