Analyse - Le climat, une affaire d'économistes

Sur la planète, deux degrés de plus, ce sont des rendements agricoles réduits de 20 % à 30 % sur le pourtour méditerranéen et en Afrique sahélienne. D’où une pression migratoire accrue, avec son cortège de conséquences économiques et politiq
Photo: Agence Reuters Sur la planète, deux degrés de plus, ce sont des rendements agricoles réduits de 20 % à 30 % sur le pourtour méditerranéen et en Afrique sahélienne. D’où une pression migratoire accrue, avec son cortège de conséquences économiques et politiq

Les équations macroéconomiques ont donc une nouvelle variable: le climat. Ou, plutôt, plusieurs nouvelles variables, tant les paramètres qui subissent les effets du réchauffement sont nombreux. Cette évidence est martelée depuis plusieurs années par le Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC). Elle ne semble pourtant frapper les esprits que depuis peu de temps. En témoigne la médiatisation considérable du rapport Stern, remis le 30 octobre au gouvernement britannique. Selon ce rapport, le réchauffement pourrait, dans les prochaines années, coûter 5 500 milliards d'euros à l'économie mondiale et provoquer une récession comparable à celle des années 1930.

L'intérêt d'un nombre croissant d'économistes pour le changement climatique et ses impacts participe d'un bouleversement amorcé voilà quelques années. Ce tournant a vu les résultats de la recherche en sciences du climat s'émanciper. Ces travaux ont d'abord été repris, adaptés et travestis par des auteurs de fictions militantes — cinématographique (Le Jour d'après, de Roland Emmerich) ou littéraire (État d'urgence, de Michael Crichton).

Depuis peu, mais parfois avec un volontarisme surprenant, le monde politique tend aussi à s'emparer de la question climatique. En témoignent le film-documentaire de Davis Guggenheim et Al Gore (Une vérité qui dérange), les récentes annonces de Tony Blair sur le sujet, les mesures prises en Californie par le gouverneur (républicain) Arnold Schwarzenegger, celles de maires américains pour limiter les émissions de gaz à effet de serre de leur municipalité ou encore, en France, les tentatives de récupération du discours porté par Nicolas Hulot.

L'appropriation de la question climatique par les économistes est salutaire. Elle seule permettra de mobiliser — plus largement et au-delà du seul protocole de Kyoto — des responsables politiques pour qui une augmentation de la température moyenne terrestre de 2°C à 3°C n'est souvent qu'une pure abstraction. À tel point que certains (y compris quelques rares scientifiques) n'hésitent pas à affirmer qu'un tel changement ne porterait, finalement, pas tant à conséquence. Nicholas Stern — à qui on ne peut pas reprocher de faire du catastrophisme un lucratif fonds de commerce —, les rappelle à la pénible réalité... économique.

Deux degrés de plus (hypothèse très optimiste pour la fin du siècle), c'est la disparition totale des glaciers andins, par exemple. Et plus généralement un recul encore accentué de tous les glaciers d'altitude aux latitudes moyennes. Avec, pour immédiat corollaire, une baisse importante de la disponibilité des ressources en eau dans de nombreuses régions. Pour maintenir en l'état la structure de l'occupation des territoires, des investissements lourds seront alors inévitables. Retenues d'eau en altitude, installations d'usines de dessalement et de nouveaux réseaux de transport des eaux, etc.

À défaut de ces investissements dans la construction de nouvelles infrastructures — que le rapport Stern évalue entre 15 et 150 milliards de dollars par an dans les pays de l'OCDE —, l'abandon de régions entières pourrait avoir un coût économique et social plus élevé encore. Un autre paramètre doit être pris en compte par les économistes: en plus du changement climatique, les ressources énergétiques se raréfient. Ce que les progrès technologiques ne pourront pallier totalement. La réponse au réchauffement aura donc un coût énergétique qui, à mesure que le temps passera, sera plus élevé.

Deux degrés de plus, ce sont aussi des rendements agricoles réduits de 20 % à 30 % sur le pourtour méditerranéen et en Afrique sahélienne. D'où une pression migratoire accrue, avec son cortège de conséquences économiques et politiques. Deux degrés de plus c'est aussi, selon la littérature scientifique citée par le rapport Stern, 15 % à 40 % des espèces animales et végétales qui sont vouées à une extinction rapide, en raison de la disparition de leur habitat. Là encore, l'abstraction du propos peut laisser de marbre. Voire faire sourire: l'économie mondiale ne pourrait-elle aisément se passer de biodiversité? Non, répondent les agences des Nations unies et les ONG impliquées dans la protection de l'environnement.

Depuis quelques années, ces organisations ont de plus en plus recours à des économistes pour recenser et évaluer les «services rendus» par les écosystèmes et aider à en mesurer la valeur. Les chantres du productivisme débridé ne peuvent plus hausser les épaules lorsqu'est évoquée la destruction des abeilles par l'abus de produits phytosanitaires: l'Organisation des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation (FAO) estime à 200 milliards de dollars par an le service rendu à l'agriculture mondiale par les insectes pollinisateurs. En leur absence, c'est la somme qu'il faudrait dépenser annuellement pour maintenir la production agricole mondiale à son niveau actuel.

Dans le même esprit, le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) a chiffré l'apport économique annuel des mangroves et des récifs coralliens entre 200 000 et 900 000 dollars/km2, selon les régions. C'est ce type de considérations et de calculs qui, mis bout à bout, permet à Nicholas Stern d'évaluer le coût à venir du réchauffement. Certains peuvent — sans doute à juste titre — douter de la stricte exactitude de ces chiffres, il n'en reste pas moins que leur ordre de grandeur rend bien compte du caractère cardinal des enjeux.

Le climat entre en économie: il pourrait remettre profondément en cause certains dogmes du marché. Par exemple, le prix des combustibles fossiles défini par l'offre et la demande n'inclut pas le montant de la réparation des dommages futurs que leur combustion va immanquablement occasionner. Il faut donc taxer le carbone, tout le carbone, dit en substance M. Stern. Pour réduire les émissions d'une part et, d'autre part, obtenir la marge de manoeuvre financière nécessaire à développer la recherche publique et privée autour de technologies propres.

Dans les cercles libéraux, on exprime volontiers l'idée selon laquelle la protection de l'environnement est un objectif illusoire s'il va contre l'économie. C'est peut-être vrai. Une chose est sûre, la proposition peut être renversée: l'économie ne résistera pas à une dégradation massive de l'environnement. Non concerné par Kyoto, le gouvernement chinois — qu'on peut difficilement taxer de fanatisme écologique — semble d'ailleurs l'avoir compris. Il vient d'allouer la somme colossale de 175 milliards de dollars à un programme de protection de l'environnement qui doit durer cinq ans.