Perspectives - Au service secret de ces sociétés

On le croyait mûr pour la retraite, mais James Bond est resté aussi jeune et fringant qu'aux belles années de la guerre froide. Il se sert toujours de gadgets électroniques dernier cri pour déjouer les défenses ennemies, il s'introduit encore dans des laboratoires secrets et n'hésite pas à recourir à la menace et au sexe pour arriver à ses fins. Son but n'est toutefois plus de sauver le monde de la destruction, mais d'augmenter les profits des entreprises.

On se serait cru ramené à une autre époque. Les autorités policières canadiennes ont annoncé, la semaine dernière, avoir arrêté un homme à l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau quelques minutes avant qu'il ne s'envole vers l'étranger. Selon les journaux, l'homme en question se faisait passer pour un citoyen canadien, mais était en fait un espion russe sur le point de s'enfuir. Au même moment, le Canada procédait à l'expulsion d'un diplomate communiste (chinois), là encore pour espionnage.

On a pensé, pendant un moment, que la fin de la guerre froide mettrait au chômage les espions et contre-espions de ce monde. Durant les premières années, la plupart des services de renseignement ont effectivement vu leurs budgets réduits. Mais cela n'a duré qu'un court temps.

Il faut reconnaître que le nouvel ordre mondial s'est révélé presque aussi belliqueux que le précédent, notamment à cause du terrorisme. On s'est aussi rendu compte qu'il n'y a pas que les nouvelles armes secrètes qui peuvent avoir un impact sur les intérêts supérieurs de la Nation. Il y a aussi l'invention de nouveaux produits, les liens commerciaux et les enjeux économiques en général. Il suffit parfois de si peu pour assurer la domination d'une entreprise, ou d'un pays, sur les autres dans une économie mondialisée basée sur le savoir. L'espionnage dans les entreprises de télécommunication, d'aéronautique ou de biotechnologie, ou encore dans les centres de recherche et les ministères ferait ainsi perdre chaque année entre 10 et 12 milliards à l'économie canadienne, affirme un expert cité vendredi par le Globe and Mail. Neuf chefs de grandes entreprises sur dix disent craindre d'être un jour victime de ce genre d'attaque.

Les vilains dans ces nouvelles histoires d'espionnage sont souvent les mêmes que dans les vieilles. Les services de renseignement canadiens auraient, paraît-il, particulièrement dans leur mire les Russes et les Chinois. D'autres ont accusé la Corée du Nord d'avoir entraîné une armée de 600 informaticiens capables de lancer des attaques et de voler des données dans les systèmes informatiques des entreprises sud-coréennes, américaines et britanniques.

On s'espionne aussi entre supposés amis. Des parlementaires européens ont accusé les États-Unis d'utiliser le fameux système d'écoute électronique «Echelon», mis au point avec le Royaume-Uni, le Canada et l'Australie pour faire la lutte aux Soviétiques, afin d'espionner les entreprises du Vieux Continent. Les Américains affirment, de leur côté, devoir se défendre en permanence contre des hordes d'agents secrets à la solde de la France, de l'Allemagne et du Japon.

Les techniques employées sont généralement restées les mêmes qu'au bon vieux temps. Il y a des cracks en informatique qui réussissent à se faufiler virtuellement partout. On a aussi toute sorte de nouveaux gadgets qui permettent d'intercepter les communications même brouillées, de voler les codes d'accès ou de recoller les morceaux d'un document passé à la déchiqueteuse. Des petits futés se déguisent en étudiants studieux, en visiteurs inoffensifs et même en «experts-comptables assermentés» pour voler de l'information dans les laboratoires universitaires, dans les usines et dans les dossiers des firmes de vérification. Mais les méthodes les plus éprouvées et les plus simples restent souvent les meilleures. Rien ne vaut ainsi la collaboration d'un employé mécontent, endetté, ou qui a été pris en flagrant délit d'adultère. On n'imagine pas, non plus, tout ce qu'on peut apprendre en payant à boire au pub du coin, ni tous les bagages qui se perdent dans les aéroports, ni tout ce que l'on trouve dans les poubelles de quelqu'un.

Les espions sont éternels

On aurait tort de croire que cette activité est réservée aux services de renseignement gouvernementaux. Le nombre de firmes de détectives privées a explosé ces dernières années. La plus grande, la new-yorkaise Kroll, a un chiffre d'affaires de près d'un milliard et compte aujourd'hui 4000 employés dans 25 pays. Les affaires vont si bien que certains doivent même, à l'occasion, faire appel à des sous-traitants.

Il faut dire que tout le monde espionne tout le monde. WestJet a admis avoir espionné Air Canada, Oracle s'est fait prendre chez un consultant de Microsoft et Boeing chez Lockheed Martin. Un cadre de Coca-Cola vient d'être pris à essayer de vendre des recettes à PepsiCo. On apprenait même, la semaine dernière, que quelqu'un a volé la recette secrète du Colonel.

Ce va-et-vient d'espions ne se limite pas aux grandes entreprises. Les PME sont aussi visées, avertissent les experts. Il n'est pas rare que ce soient par elles qu'arrivent les innovations technologiques, et elles sont d'autant plus exposées qu'elles ne disposent généralement pas des mêmes moyens de défense que les multinationales.

Il arrive même que les membres d'une même entreprise s'espionnent entre eux. Le géant américain de l'informatique Hewlett-Packard nous l'a montré encore récemment. La présidente de son conseil d'administration, Patricia Dunn, et le responsable de son comité d'éthique (sic), Kevin Hunsaker, font aujourd'hui face à des accusations criminelles pour avoir fait espionner d'autres membres du conseil d'administration ainsi que des journalistes.

Les victimes de ces pratiques ne se plaignent habituellement pas. Souvent parce qu'elles ne se sont même pas rendu compte, cette nuit-là, à l'hôtel, que l'on avait copié le contenu de leurs ordinateurs durant leur sommeil. Ce n'est que plus tard qu'elles se demanderont comment diable la concurrence a réussi à les rattraper si vite.

On ne se plaint pas non plus parce qu'il n'est pas bon, en affaire, d'avouer que l'on s'est fait dérober ses secrets les plus précieux. Et puis, on ne se plaint pas parce que l'on fait pareil.

C'est dire si l'on se trompait le jour où l'on a cru que James Bond pourrait être mis à la retraite. Il a bien raison de penser que ce ne sera jamais plus jamais.