Technologie - Sensio, le prochain «Dolby» du 3D

Nicholas Routhier, le président de Sensio, dans ses locaux de Pointe-Saint-Charles
Photo: Jacques Grenier Nicholas Routhier, le président de Sensio, dans ses locaux de Pointe-Saint-Charles

Dans les locaux de la PME au coeur de l'ancien édifice de Northern Electric, difficile de saisir, au premier coup d'oeil, ce sur quoi travaillent les employés. On nous enfile une paire de lunettes à la Robert Bourassa, millésime 1973, et on démarre un film. Stupéfaction et dégoût, alors qu'un serpent s'approche de nous: Sensio a développé une technologie capable de faire jouer un film en trois dimensions sur une télé, un écran, un moniteur d'ordinateur. Le résultat, il faut le dire, est spectaculaire.

D'une certaine manière, le cas de Sensio a quelque chose d'invraisemblable. De jeunes entrepreneurs enthousiastes, déterminés. Jusqu'ici, rien d'anormal. Là où l'histoire décolle, c'est lorsque le président lance que sa PME veut devenir une sorte de «Dolby» du 3D, un nouveau standard.

«On veut démocratiser l'expérience immersive, dit Nicholas Routhier, président de la firme située dans le quartier de Pointe-Saint-Charles. Le 3D, c'est notre cheval de bataille. On veut devenir le Dolby du 3D. On veut voir notre logo partout, sur tous les appareils.»

Sensio a développé une puce. Son souhait, c'est que les fabricants de téléviseurs japonais, coréens et autres l'intègrent à leurs appareils. La compagnie est en pourparlers avec plusieurs noms connus mais refuse de dire avec lesquels elle s'approche d'une entente. «Les négociations sont assez avancées qu'elles portent désormais sur des spécifications techniques», dit M. Routhier.

Les Japonais sont méticuleux, dit-il. Ils discutent pendant des années de chaque détail, veulent s'assurer que ça se déroulera comme ceci et non comme cela. Les entreprises coréennes sont plus bouillantes. Une fois les contrats paraphés, la puce ajoutera probablement 350 $ au coût d'un téléviseur, estime-t-il. La première intégration se ferait d'ici 2008. Les films 3D, quant à eux, devraient se détailler à environ 35 $ avant que le prix ne diminue au fil du temps.

Aller voir les studios

Un instant... Comment une PME de Pointe-Saint-Charles en est-elle venue à faire des allers-retours Montréal-Japon pour discuter avec les grandes pointures? Comment peut-elle se dire en si bonne position avec les compagnies? N'a-t-elle pas un concurrent quelque part?

«Oui, il s'appelle Dynamic Digital Depth», concède Nicholas Routhier. Mais entre les deux, il y a un gouffre. «On est les seuls à avoir cogné à la porte des studios, et ce, dès le départ, pour avoir leur soutien et leur contenu. Quand on arrive chez Toshiba, Samsung et les autres, on a, dans notre catalogue, des oeuvres de Disney et d'Universal. Donc, ce n'est pas Sensio toute seule à la table, mais Sensio appuyée par des studios de Hollywood. C'est toute une différence.»

On en est déjà à la phase II. La phase I était celle-ci: pour attirer les studios et accrocher les manufacturiers, Sensio avait mis au point une petite boîte dans laquelle on branche un lecteur DVD et un projecteur. Coût: 3000 $US. La compagnie refuse de révéler combien elle en a vendu, mais dit que les acheteurs appartiennent davantage à la catégorie des princes saoudiens que des amateurs moyens de cinéma maison. «La boîte, c'était notre preuve de concept», dit M. Routhier. De plus, la compagnie a offert des conseils à certains réalisateurs, dont Robert Rodriguez, qui ont des projets en 3D.

Si la boîte a impressionné les manufacturiers japonais, poursuit-il, c'est que ceux-ci savent que le temps de la télévision haute définition (HD) est révolu. «Pendant des années, ils avaient toujours quelque chose de nouveau à dévoiler. Pour nous ici, c'est nouveau, mais là-bas, c'est du vieux stock. Alors, les manufacturiers se demandent quelle est la prochaine étape. Le secteur d'avenir, c'est donc le 3D.»

Le téléjournal en 3D

Sensio n'est pas seule dans cette aventure. Une partie de la puce qu'elle a développée s'appuie sur une technologie de JVC qui permet de faire ce que M. Routhier appelle de la «conversion en temps réel». Si la méthode de Sensio permet de regarder des films créés pour le 3D, tournés avec deux caméras, celle de JVC permet de convertir du 2D en 3D... sur-le-champ.

«L'effet est très bon, dit-il. Ce n'est pas aussi bon qu'un film tourné spécifiquement pour du 3D, mais c'est suffisamment bon pour qu'on ait le goût de regarder un film régulier. On intègre donc la technologie JVC à notre puce, et ça permet de voir n'importe quoi en 3D, que ce soit un jeu vidéo, le hockey, Bernard Derome, Virginie... »

M. Routhier et le vice-président, Richard Laberge, sont d'anciens employés du Mouvement Desjardins spécialisés dans le financement d'entreprises. L'idée d'une technologie 3D est venue en 1998. Or ni l'un ni l'autre n'était ingénieur. «J'ai tout lu», dit Nicholas Routhier. «Les maths, c'est mon dada», ajoute-t-il en disant que le 3D, au fond, c'est une affaire de codes et d'algorithmes.

Quelques années plus tard, le frère de Nicholas, Pierre-Hughes, se joignait à l'équipe. Aujourd'hui, l'entreprise est cotée en Bourse. Le geste a permis de récolter de l'argent et de se donner davantage de crédibilité auprès des interlocuteurs en Asie. Ils détiennent à eux trois 38 % des actions. La Caisse de dépôt et placement en détient environ 11,5 %.

Sensio se veut sérieuse dans sa démarche. «Les gens ont toujours créé du 3D en pensant que c'était de la magie noire... Nous, on a tout simplement dit que c'est des maths. C'est un univers géométrique, et il faut le paramétriser», dit M. Routhier. Le petit écran, par ailleurs, n'est pas une fin en soi. «On peut penser aux salles de cinéma numérique, aux restaurants La Cage aux sports pour voir le Canadien en 3D... Notre but, c'est de livrer ça partout dans le monde.»