Perspectives - Des experts aux citoyens

Les experts ont fait leur travail. Ils ont montré les dangers que représente le réchauffement climatique pour l'avenir de la planète et ont établi la responsabilité de l'activité humaine dans ce problème. Ils ont prouvé qu'un changement de cap majeur nous coûterait moins cher que de ne rien faire. C'est maintenant à nous, et à nos politiciens, de faire ce qu'il faut.

Les participants à la conférence des Nations unies sur les changements climatiques à Nairobi ne doivent plus savoir où mettre tous ces rapports et études scientifiques que l'on dévoile maintenant chaque semaine sur le sujet. Il y a longtemps que les climatologues, les biologistes et autres spécialistes des sciences de la nature nous décrivent de long en large le problème. Il est plus récent que des économistes aient sorti leurs calculettes pour essayer d'y mettre un prix.

On a largement fait état, les semaines passées, de ce rapport de 700 pages de l'ancien économiste en chef de la Banque mondiale, Nicholas Stern. On y concluait qu'au rythme où vont les choses, le réchauffement climatique menaçait de plonger l'économie mondiale dans une crise comparable à celle de 1929, avec à terme une chute du PIB mondial de 5 % à 20 %. Il n'est pas trop tard pour agir, y disait-on cependant. Des efforts en matière d'économie d'énergie, d'arrêt de la déforestation, ou encore de développement de technologies vertes seraient capables de renverser la situation, et ce, pour un prix modique équivalant à seulement 1 % du PIB mondial.

On a beaucoup moins parlé, la semaine dernière, d'un autre rapport, de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) celui-là, qui arrivait essentiellement aux mêmes conclusions. L'organisation internationale y dressait le portrait des tendances et besoins énergétiques actuels et futurs. On y disait que, si le monde poursuit sur sa lancée, la consommation d'énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) progressera de 53 % et les gaz à effet de serre de 55 % d'ici à 2030. Les trois quarts de cette augmentation des émissions de GES seraient imputables aux pays en voie de développement, notamment la Chine et l'Inde. De plus, l'approvisionnement en pétrole dépendra principalement de trois pays, c'est-à-dire l'Arabie Saoudite, l'Iran et l'Irak.

«Avec les tendances actuelles, nous allons vers un système énergétique cher et sale qui ira de crise en crise, a averti le directeur de l'AIE, Claude Mandil, dans une franchise brutale à laquelle ne nous a pas habitués son organisation. Cela peut signifier de nouvelles perturbations de l'approvisionnement, des désastres météorologiques ou les deux. Un tel avenir énergétique est non seulement non durable, il est condamné à l'échec.»

Une politique volontariste — faite notamment d'un recours à l'énergie nucléaire et aux biocarburants, ainsi que d'une augmentation de l'efficacité énergétique et de la mise au point de nouvelles technologies — permettrait, selon l'AIE, de corriger en partie la situation. «Chaque année de retard prise dans la mise en oeuvre de nouvelles politiques énergétiques aurait un effet hors de proportion sur les émissions de gaz à effet de serre», a-t-elle mis en garde.

On peut chipoter sur l'exactitude de pronostics établis sur de si longues périodes de temps à propos de phénomènes aussi complexes que les climats, l'économie mondiale et le destin des nations. Nicholas Stern lui-même s'est accordé une confortable marge d'erreur de plus ou moins 3 % sur le coût des changements qu'il estime nécessaires, ce qui en établit le prix annuel entre 4 % et -2 % (c'est-à-dire en fait un gain de 2 %) du PIB mondial.

Cette part d'incertitude, propre aux limites actuelles de la science, n'invalide pas pour autant les conclusions principales de ces recherches. Après tout, peu importe si le réchauffement climatique coûte annuellement 5000 milliards, plutôt que 7000 milliards, ou que les réserves connues de pétrole atteignent leur capacité limite de production dans 15 ans plutôt que 10, la conclusion reste, comme dirait l'autre, «qu'un tel futur énergétique est non seulement non durable, mais qu'il est condamné à l'échec».

Faire son travail

Nous voilà donc informés, ou plutôt encore mieux informés que nous ne l'étions déjà. Nous savons désormais que ceux qui mettent publiquement en doute la preuve scientifique du réchauffement climatique, ou qui affirment que d'y faire la lutte mettrait en péril l'économie, nous racontent des histoires et nous font perdre du temps.

Ce qui ne veut pas dire que les solutions soient simples. Des coûts de transition de l'ordre de 1 %, 2 % ou 4 % du PIB mondial représentent une facture considérable. Il faudra trouver une façon équitable de la partager entre ceux qui ont le plus pollué dans la passé (les économies développées) et ceux qui sont susceptibles d'être les plus grands pollueurs dans l'avenir (les économies en voie de développement). On doit aussi se soucier d'équité à l'égard des générations à venir. De plus, la lutte contre le réchauffement climatique met en cause des centaines de pays et, de plus, elle se révèle un casse-tête du point de vue de la rationalité économique du fait que ses gains ne sont pas plus grands pour ceux qui fournissent le plus d'efforts, ni plus petits pour ceux qui traînent les pieds.

Mails il ne faudrait pas non plus exagérer l'ampleur de ces problèmes. Nicholas Stern a rappelé qu'en prenant seulement les 20 principaux pays émetteurs de GES, on peut s'attaquer à 80 % du problème. Et puis, on connaît une façon simple et efficace de mettre à son service la logique économique pour engager les acteurs dans une course à la réduction de leurs émissions, il s'agit du système de marché du carbone prévu dans le protocole de Kyoto.

Tout cela a déjà été dit, expliqué et démontré ces dernières années par nos meilleurs experts en la matière. Il reste maintenant aux populations de décider ce qu'elles entendent faire devant cette réalité. Elles peuvent choisir d'ignorer le problème et laisser ceux qui seront là, dans 10 ou 20 ans, en assumer les conséquences. Elles peuvent, au contraire, comme c'est le cas aujourd'hui dans la plupart des démocraties, y compris au Canada, demander à leurs gouvernements de s'attaquer au problème sans plus tarder. Il leur restera ensuite à juger, le jour des élections, si leurs gouvernements ont fait leur travail ou pas.