Reste-t-il encore une place pour les lutins québécois?

Les mains bien serrées sur le panier, ce garçon semble avoir une bonne idée des cadeaux qu’il aimerait recevoir pour Noël. S’il est amateur de jeux de société, il a de bonnes chances de tomber sur un produit québécois, une des forces de l’i
Photo: Agence France-Presse (photo) Les mains bien serrées sur le panier, ce garçon semble avoir une bonne idée des cadeaux qu’il aimerait recevoir pour Noël. S’il est amateur de jeux de société, il a de bonnes chances de tomber sur un produit québécois, une des forces de l’i

Le traîneau du père Noël est un bateau. C'est même le plus grand navire du monde. Il est arrivé le week-end dernier en Grande-Bretagne avec son chargement de 55 000 tonnes de jouets, d'appareils électroniques, de victuailles et de décorations de Noël, tous en provenance de la Chine. Reste-t-il encore une place, dans un monde pareil, pour des lutins et des ateliers de jouets installés en plein Nord, comme au Québec?

L'entrée du Emma Maersk 3 dans un port du Suffolk n'a pas manqué d'attirer l'attention samedi dernier. Le géant danois de 400 mètres de long était en voie de compléter un voyage inaugural l'ayant mené jusqu'en Chine et qui le couronnait plus grand navire en activité au monde. Mais plus important encore, pour les enfants de Grande-Bretagne et des autres pays d'Europe où il devait ensuite se rendre: ses cales et son pont étaient chargés de 11 000 conteneurs remplis de dinosaures électroniques, de jolies poupées, de gorilles dansants, d'autos téléguidées, de lecteurs MP3, de guirlandes de Noël, de piles électriques et même de poulets congelés. Il aurait été difficile, voire impossible, de fêter Noël cette année si le Emma Maersk avait fait naufrage avec sa cargaison venant de Chine, ont alors constaté plus d'un Britannique.

S'il n'est pas prévu que le nouveau roi des mers accoste un jour au port de Montréal, plusieurs autres le font très bien à sa place. Il ne se mangera probablement pas beaucoup de poulet chinois durant le réveillon cette année au Québec, mais on peut être certain qu'il y aurait bien des pleurs et des cris s'il fallait se passer des jouets fabriqués en Chine.

Les lutins du Québec

«Les Québécois sont de gros joueurs. Ils sont aussi de gros concepteurs de jeux, dit Danielle Charbonneau, coordonnatrice du dossier Jouets chez Option-Consommateur. Malheureusement, il coûte extrêmement cher de faire des jouets et des jeux. Aussi, comme dans d'autres secteurs, un très, très, très grand pourcentage nous vient maintenant de l'étranger, souvent de Chine, mais aussi d'ailleurs en Asie, des États-Unis et d'Europe. C'est dommage parce que l'on est en train de perdre toute notre expertise.»

Le Guide annuel des jouets, dont elle a la responsabilité depuis 10 ans à la revue Protégez-vous, compte pourtant, bon an, mal an, quelques dizaines de jouets faits au Québec. Sur les 212 nouveautés évaluées par exemple cette année, 127 jouets avaient été entièrement fabriqués en Chine, 23 l'avaient été au Québec et 16 autres avaient été fabriqués en partie ici et en partie là-bas.

Les fabricants québécois s'appellent Bô-jeux, Gladius, Îlot 307, Les Jouets Boom! ou encore Productions Daniel Jasmin. «Au Québec, on parle essentiellement de jeux de société», précise Danielle Charbonneau, les autres types de jouet coûtant généralement trop cher à fabriquer ici par rapport aux pays à très faibles coûts de main-d'oeuvre.

Il arrive qu'il y ait des exceptions, comme cette promesse en juin de Mega Brands, anciennement Mega Blocks, de ramener au Québec une partie de sa fabrication, comme le moulage de certaines pièces de plastique. Mais c'est habituellement l'histoire inverse qui se produit, comme dans le cas du fabricant de casse-tête 3D en styromousse, Wrebbit, qui a d'abord été vendu à Irwin, avant d'être racheté par ses fondateurs après la faillite de la compagnie américaine, puis revendu à une autre entreprise américaine (Hasbro), qui a déménagé l'usine aux États-Unis en avril.

Au rang des nombreux défis auxquels doivent faire face les fabricants québécois se trouve la petite taille du marché local, dit Danielle Charbonneau. «Au Québec, réussir à vendre 5000 jeux est un grand succès, dit-elle. Ça ne laisse pas beaucoup de marge pour le concevoir, le fabriquer, le vendre et réussir à faire des profits.»

Marc Fournier y trouve paradoxalement un avantage. «Les multinationales ne perdront pas de temps à fabriquer des jeux en si petites quantités, alors que nous, on s'arrange pour être capables de faire nos frais avec 3000 ou 5000 ventes», explique le directeur de la recherche et développement et copropriétaire des Éditions Gladius à Québec. Il n'en évalue pas moins que 80 % du marché québécois est occupé par des géants, comme Hasbro et Mattel, et que 75 % des jouets sont fabriqués en Orient. Mais cela laisse quand même une place, selon lui, à une industrie locale.

L'avantage québécois

Par rapport aux Chinois, dit Marc Fournier, les fabricants québécois bénéficient notamment de coûts de transport inférieurs ainsi que d'une vitesse de réaction supérieure aux changements de mode et autres demandes de dernière minute des détaillants. La qualité de la langue utilisée et de la fabrication en général joue également en leur faveur, sans pour autant coûter plus cher, estime le père de jeux de société à succès comme Gangster et la Ferme de Fouin-Fouin. On peut également tenir compte de particularités locales comme les besoins et les contraintes des éducatrices de CPE. Et puis, «lorsque les gens comprennent que tu n'es pas qu'une façade et que tes jouets sont véritablement fabriqués au Québec, ils ont le goût d'embarquer avec toi», assure l'éditeur du «guide» Jouets 100 % Québec de 16 pages, distribué gratuitement aux quatre coins de la province, dans lequel on retrouve, cette année, presque uniquement ses propres produits.

Encore faut-il que les consommateurs puissent reconnaître ces jouets québécois. Marc Fournier hésite à frapper les boîtes de ses jeux d'une fleur de lys. Ce qui est un avantage ici ne l'est pas nécessairement sur les marchés d'exportation comme la France, la Belgique ou éventuellement le Canada anglais. Ces marchés extérieurs représentent pour le moment environ le cinquième du chiffre d'affaires annuel de cinq millions de son entreprise de 25 employés.

«Pour des raisons que l'on peut imaginer, les fabricants québécois ont développé une spécialité dans les jeux liés à la langue française, observe Danielle Charbonneau. Certains de ces jeux se vendent très bien dans d'autres pays francophones.»

De façon générale, la spécialiste se montre relativement optimiste quant à l'avenir des fabricants québécois de jouets. «La qualité de leurs jeux est correcte, note-t-elle, et ils font preuve de beaucoup de créativité et de beaucoup de dynamisme.»

De plus, ils pourront toujours compter sur le goût du jeu des Québécois, et pas seulement celui des plus petits. «Les jeux de société pour les 10 ans et plus connaissent un nouvel engouement depuis quelques années, rapporte-t-elle. Les gens s'organisent un peu partout des fins de semaine de jeux entre amis.»