Portrait - L'industrie porcine sous haute tension

La situation est telle dans l’industrie porcine que des agriculteurs de 50 ou 60 ans risquent de perdre leur ferme du jour au lendemain.
Photo: Jacques Nadeau La situation est telle dans l’industrie porcine que des agriculteurs de 50 ou 60 ans risquent de perdre leur ferme du jour au lendemain.

L'industrie du porc a plus d'une fois surmonté des creux cycliques qui étaient de nature conjoncturelle, mais cette fois elle est engagée dans une crise majeure ayant pour cause, en plus de facteurs conjoncturels, une très sérieuse dimension structurelle. Cela veut dire que cette industrie ne s'en sortira pas à moins d'une transformation profonde, ce qui implique une démarche sans doute ardue et pénible à laquelle participent déjà les décideurs de cette industrie. En attendant, la situation demeure difficile pour beaucoup de monde.

D'une part, il y a les producteurs qui, depuis septembre 2005, obtiennent pour leurs porcs un prix de vente inférieur à leur coût de production. Depuis le début de 2006, l'écart moyen de la perte est de 9 $ par porc, affirme Claude Corbeil, président de la Fédération des producteurs de porc du Québec (FPPQ). Avec une production annuelle de sept millions de porcs, cela donnera une perte totale de 63 millions à la fin de 2006, à moins d'un changement radical dans le marché, ce qui semble improbable. Les causes de cette situation sont multiples: le taux de change par rapport au dollar américain est un facteur très important; il y a aussi la maladie du syndrome de dépérissement post-sevrage, ou le circovirus, qui a provoqué en 2005 la perte de 270 000 porcs, avec un taux de mortalité nettement supérieur au taux normal de 4 %. Les producteurs ont dû en outre assumé des coûts additionnels pour se conformer à des normes environnementales plus sévères. Enfin, les abattoirs québécois, eux-mêmes en difficulté, ont payé moins cher les porcs québécois. Par surcroît, il y a l'abattoir d'ATrahan qui est en grève depuis un mois, ce qui amène à des accumulations de porcs dans les fermes en attendant de leur trouver un autre abattoir, parfois jusqu'à l'Île-du-Prince-Édouard.

D'autre part, il y a justement les abattoirs, qui sont touchés eux aussi par le taux de change. En tête de liste arrive Olymel, qui achète plus de la moitié de la production porcine du Québec et qui connaît de sérieux problèmes, ayant déclaré une perte nette de 41,2 millions dans ses activités d'abattage et de transformation du porc en 2005. Après avoir fusionné avec la division Superaliment du Groupe Brochu, Olymel a procédé à une énorme réorganisation de ses usines, ce qui a entraîné des réactions fort négatives de certains de ses employés et des bagarres juridiques qui n'ont rien réglé. En dernier ressort, Olymel a fait appel aux talents de négociateur de l'ex-premier ministre Lucien Bouchard en lui donnant le mandat d'en arriver à une réforme en profondeur. Le travail de M. Bouchard se poursuit dans la plus grande discrétion. Par ailleurs, Maple Leaf, qui est avec Olymel l'entreprise la plus importante dans l'industrie du porc au Canada, annonçait en octobre son intention de réorganiser sa division pour la rendre plus rentable d'ici à trois ans, en se retirant de la production de porc et en réduisant sa transformation de sept à quatre ou cinq millions de porcs, en la confinant dans une seule installation à Brandon, au Manitoba. De 80 à 120 millions seront investis dans cette restructuration visant à donner par la suite des revenus additionnels de 100 millions par année. Le virage de Maple Leaf a l'effet d'une secousse sismique dans l'industrie porcine, particulièrement en Ontario.

Au Québec, des discussions se poursuivent en divers lieux de rencontre. Le président de la FPPQ est présentement en tournée dans les régions du Québec, où partout des centaines de producteurs inquiets viennent aux nouvelles, mais il n'y en a pas pour l'instant. On lui pose deux questions: que nous réserve l'avenir? quel est le plan de match? La FPPQ compte 4011 producteurs travaillant dans 2500 fermes. Dans le quart de ces fermes, on a cessé de faire des paiements; dans un deuxième quart, on a procédé à un refinancement auprès de la Financière agricole et d'institutions financières. Pour ce qui est du reste, c'est-à-dire les leaders et les plus forts de la production, leur situation financière se détériore. Pendant ce temps, les banquiers sont aux aguets et tout le monde est nerveux. «Partout, il y a une tension terrible», avoue M. Corbeil, qui a lui-même 225 truies d'engraissement et qui s'est vu contraint de rééchelonner sa dette sur une période de 15 ans. Il ajoute qu'il y a pire que lui, par exemple des agriculteurs de 50 ou 60 ans qui risquent de perdre leur ferme du jour au lendemain. La Financière agricole estime qu'à la fin de l'année elle aura versé 220 millions aux producteurs de porc en vertu de son programme d'assurance-stabilisation, auquel les producteurs contribuent au tiers, le reste étant payé par le gouvernement. Depuis le début de l'année, les cotisations des producteurs sont de 12,6 millions, mais 17 % des producteurs ou 215 entreprises porcines ont des arrérages dans le paiement de leur cotisation. Habituellement, le taux d'arrérage est de 5 %. Dans les circonstance présentes, la Financière fait preuve de tolérance.

La FPPQ aura son assemblée semi-annuelle dans un mois: elle y présentera des spécialistes externes pour voir comment les choses se passent ailleurs. «Les producteurs et les transformateurs doivent améliorer leurs façons de faire», mentionne M. Corbeil. D'autres réunions auront lieu jusqu'à l'assemblée annuelle en avril 2007, où des propositions et un plan de relance seront présentés aux délégués. M. Corbeil n'hésite pas à dire aujourd'hui que «la mise en marché collective a ses forces et ses faiblesses» et qu'il y a dans l'industrie porcine «des problèmes structurels».

Le même constat est d'ailleurs fait dans le camp des propriétaires d'abattoirs. Le 24 octobre dernier, il y a eu «un forum des décideurs» auquel participaient des représentants des transformateurs, des producteurs, des meuniers et des employés syndiqués. Paul Beauchamp, vice-président chez Olymel, devait pour sa part soutenir qu'il fallait appliquer «un nouveau modèle», établir des relations plus étroites entre producteurs et transformateurs. Il donnait l'exemple de l'usine d'Olymel à Red Deer, où les producteurs prennent une participation dans l'usine. Il faut, selon lui, en arriver à une filière intégrée, dans laquelle les risques des producteurs et des transformateurs seront partagés, ainsi que les bénéfices.

Parmi les facteurs qui affectent au Québec le prix payé aux producteurs de porc et la rentabilité des abattoirs, il y a vraisemblablement le fait qu'il y a un trop grand nombre d'abattoirs; on en trouve 11 appartenant à huit entreprises, Olymel étant la plus importante. Michel Morin, agroéconomiste au Centre de développement du porc du Québec inc., souligne qu'en principe, le grand nombre d'abattoirs devrait impliquer une concurrence plus vive et en conséquence des prix plus élevés pour les producteurs. Or ce n'est pas le cas. Le prix payé au Québec est plus bas qu'en Ontario, où il n'y a que quelques abattoirs.

Les producteurs ontariens ont le choix cependant entre trois canaux de vente: soit exporter directement aux États-Unis, soit vendre à des abattoirs américains, soit vendre à un abattoir ontarien. Au Québec, il y a un canal unique de mise en marché. «On fonctionne en circuit fermé», constate M. Morin. Les porcs québécois sont vendus à l'encan électronique, mis en place par la FPPQ il y a 17 ans. Cet encan a bien fonctionné pendant longtemps, mais dans le contexte de la crise actuelle, c'est la FPPQ elle-même qui l'a mis momentanément en suspens, demandant par ailleurs à la Régie des marchés agricoles de lui permettre d'interrompre pendant un an le libre jeu de cette Bourse porcine. La Régie entendra cette cause la semaine prochaine.

Cet encan fonctionne selon trois systèmes de vente. Il y a d'abord la moitié des porcs qui sont vendus selon une formule de préattribution (établie selon des tendances historiques), ce qui a donné dans la semaine du 30 octobre au 5 novembre un prix de 130,94 $ pour 100 kg; la deuxième formule, dite de l'encan anglais, s'applique toutes les quatre semaines pour le quart de la production, ce qui a donné un prix pour la même semaine de 94,88 $; enfin, il y a l'encan résiduel, qui a lieu tous les jours, pour l'autre quart de porcs non vendus; le prix est tombé à 85,95 $. C'en était trop pour la FPPQ, qui a mis fin à l'encan et annoncé qu'il y aurait un prix fixe et unique pour tous les porcs.

Quoi qu'il en soit, l'encan n'est qu'un élément dans l'ensemble du problème. Il y a notamment le fait que les abattoirs québécois sont plus petits en comparaison d'usines américaines, qui peuvent abattre jusqu'à un 1,5 million de porcs par semaine. Les 11 abattoirs québécois, qui reçoivent globalement 130 000 porcs par semaine, ne peuvent évidemment offrir la même économie d'échelle, à moins d'exploiter un créneau de niche à plus grande valeur ajoutée. À cause du volume, aussi bien en production qu'en consommation, le prix du porc américain sert habituellement de référence à l'industrie canadienne, mais la hausse des prix aux États-Unis a été pour ainsi dire annulée au Canada à cause de l'évolution du taux de change. Au demeurant, on reconnaît également que la qualité du porc américain et de l'Ouest canadien s'est améliorée. Bref, tout cela fait en sorte que l'industrie porcine québécoise fait face à une concurrence de plus en plus forte.

Malgré la levée du moratoire sur la production porcine au Québec en début d'année, à la FPPQ on continue de s'inquiéter de l'acceptabilité sociale. Les fermes existantes peuvent croître, mais si la charge de phosphore atteint 3200 Kl, un producteur doit retourner en assemblée publique dans sa localité ou sa région pour obtenir le feu vert. À plusieurs endroits, les oppositions demeurent et cela décourage les producteurs, souligne M. Corbeil. Pour ce qui est de la maladie du circovirus, la situation s'améliore. La FPPQ discute avec le ministère de l'Agriculture et il y a tout lieu de croire qu'un programme spécial d'aide sera bientôt annoncé.

En dépit des nombreux obstacles que cette industrie devra surmonter, M. Corbeil demeure confiant qu'il y a un avenir prometteur. En 2005, les producteurs ont livré 7,3 millions de porcs, créant 28 000 emplois et générant des retombées de plus de trois milliards. Pas moins de 50 % de la production a été exportée dans 75 pays. Jacques Pomerleau, directeur général de Canada Porc international, affirme que le Québec demeure au premier rang pour l'exportation de viande porcine congelée ou fraîche. Pour l'ensemble du Canada, les exportations de viande de porc ont représenté des revenus de 2,8 milliards en 2005 et seront d'au moins 2,5 milliards cette année, dont plus d'un milliard aux États-Unis et un milliard au Japon. Les ventes aux États-Unis sont en baisse depuis trois ans, dont 5 % cette année. Elles baissent de 20 % au Mexique, qui achète davantage des Américains. Après une chute de 23 % des exportations au Japon en 2005, il y a une forte remontée cette année, pour en faire la meilleure année à vie, prévoit M. Pomerleau. La Russie apparaît comme un nouveau client important avec l'achat de 100 000 tonnes de porc en 2006.