Changement des règles pour les fiducies de revenu - Pas de panique, dit State Street

Jean-François Courville, p.-d.g. de la filiale canadienne de State Street, «la plus grosse compagnie dont vous n’avez jamais entendu parler au Canada».
Photo: Jacques Nadeau Jean-François Courville, p.-d.g. de la filiale canadienne de State Street, «la plus grosse compagnie dont vous n’avez jamais entendu parler au Canada».

L'annonce brutale que le ministre fédéral des Finances a faite la semaine dernière au sujet des fiducies de revenu n'a pas projeté la société de services financiers State Street dans un remodelage complet de ses portefeuilles, a indiqué hier le p.-d.g. de sa filiale canadienne.

«Ç'a été un choc, c'est certain», a dit hier Jean-François Courville lors de son passage dans les bureaux de la société qui surplombent le campus de l'université McGill. «Mais vu que c'était une décision catégorique, les gens chez nous n'ont pas paniqué. Ça ne changeait pas la structure des portefeuilles du jour au lendemain, car il était trop tard.»

State Street n'est pas très connue du commun des mortels car elle offre surtout des services aux investisseurs institutionnels et aux fonds de retraite, comme la Caisse de dépôt et placement du Québec et la caisse ontarienne Teachers. Comme le dit M. Courville, c'est «la plus grosse compagnie dont vous n'ayez jamais entendu parler au Canada». Or cette position fait de State Street, dont la filiale canadienne est basée à Toronto et le siège social à Boston, un observateur privilégié de la réaction sur les marchés la semaine dernière.

«On est passé d'un état de marché A à un état de marché B, sans transition. S'il y avait eu une transition, on aurait sûrement été beaucoup plus susceptibles d'en discuter et d'y réfléchir, de peser les pour et les contre, a dit M. Courville. Mais là, c'était une nouvelle réalité, c'était fait. [...] C'est certain que nos gestionnaires ont dû s'ajuster, d'autant plus que les fiducies de revenu n'ont pas été les seuls titres affectés la semaine dernière. Mais bon, cela relève de l'expertise des gestionnaires.»

Ajustement chez les caisses

Le ministre des Finances, Jim Flaherty, a annoncé le soir de l'Halloween que les fiducies de revenu seraient imposées au même titre que les sociétés par actions. Les fiducies sont des entreprises qui ne paient pas d'impôt. Plutôt, elle verse une bonne partie de leurs profits et délègue aux porteurs de parts la responsabilité de payer les impôts. Malgré tout, les détenteurs obtenaient un rendement souvent meilleur qu'avec les dividendes provenant de sociétés ordinaires.

Ottawa a annoncé cette nouvelle mesure parce que trop de grosses compagnies avaient l'intention de se convertir en fiducie et que l'effet fiscal aurait occasionné — et a entraîné déjà — des pertes de recettes de plusieurs centaines de millions de dollars. Les titres de fiducies étaient particulièrement populaires auprès des investisseurs étrangers et des caisses de retraite.

Ces caisses doivent maintenant s'ajuster, a dit M. Courville, car le modèle d'évaluation des titres n'est plus le même. «Alors c'est un choc. Mais aussi, ça traduit un dilemme auquel il n'y avait pas de bonne réponse. D'un côté, les gens disent qu'il est insensé de voir les compagnies exemptes d'impôt, mais de l'autre, ils ont ça dans leur portefeuille et là, ça vaut moins qu'avant... »

Jean-François Courville est un drôle de phénomène dans le milieu de la finance. À 36 ans, il dirige déjà la branche canadienne d'une société américaine fondée en 1792 et dont l'actif sous gestion, dans le monde, est de 1500 milliards $US (1,5 billion). La filiale canadienne, qui compte 1134 des quelque 21 000 employés du total de l'entreprise, en gère environ 34 milliards.

Fils de Léon Courville, ancien haut dirigeant de la Banque Nationale, Jean-François Courville est à Toronto depuis maintenant sept ans. Il a également goûté à Londres et à Boston. Rien n'exclut un nouveau déménagement, même si ses enfants et son épouse apprécient de plus en plus la stabilité. «Je me dis toujours qu'il me reste un transfert», a-t-il indiqué hier sans préciser de destination.

La plus grande frustration qu'il vit depuis son entrée en fonction comme p.-d.g. en janvier 2005 se trouve dans l'intégration des diverses lignes d'affaires de la compagnie au Canada, estime M. Courville. State Street offre plusieurs types de services, qui vont des responsabilités de fiducie au courtage et à la gestion de portefeuille. Les opérations canadiennes servent-elles de cobaye? «Peut-être que j'utiliserais le mot "pionnier"», ajoute-t-il, en laissant entendre que State Street songe à faire la même chose ailleurs.