En attendant une éventuelle ZLEA - Le Canada se tricote sa propre zone de libre-échange

Convaincu que son avenir économique se trouve au sud de ses frontières, le Canada se garde bien de mettre tous ses espoirs dans l'établissement d'une éventuelle Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA). Aussi s'est-il lancé dans la négociation d'une série d'ententes bilatérales avec des pays, ou regroupements de pays d'Amérique latine afin de se tricoter, en attendant, sa propre zone de libre-échange.

Il n'est plus nécessaire de présenter l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), entré en vigueur en 1994, entre le Canada, les États-Unis et le Mexique. On sait par contre moins que le Canada et le Chili fêtent, cette année, le cinquième anniversaire d'un traité de libre-échange entre les deux pays. Encore moins de gens savent qu'entrera prochainement en vigueur un autre traité de libre-échange, entre le Canada et le Costa-Rica celui-là. Que dire alors des négociations présentement en cours pour arriver au même genre d'ententes avec quatre pays d'Amérique centrale du CA4 (Guatemala, Honduras, Nicaragua et Salvador), avec les membres de la Communauté des Caraïbes (le CARICOM qui regroupe 15 pays dont Haïti, la Jamaïque et les Bahamas) ou avec les membres de la Communauté andine (Bolivie, Colombie, Équateur, Pérou et Venezuela)?

Officiellement, ces ententes poursuivent toutes le même but: donner accès aux entreprises canadiennes à de nouveaux marchés bien sûr; mais aussi promouvoir l'instauration d'un système commercial basé sur des règles claires et permettre la poursuite d'objectifs politiques, sociaux ou environnementaux. Concrètement, les ententes signées s'inspirent fortement de l'ALENA, de ses deux accords parallèles censés aider à défendre l'environnement et les droits des travailleurs et de son mécanisme de règlement des différends (le fameux chapitre 11).

On ne se cache pas au ministère du Commerce international, pour dire que l'on cherche ainsi à profiter également de toutes les occasions qui sont offertes pour faire progresser petit à petit le projet d'une seule grande zone de libre-échange à la grandeur des trois Amériques.

L'allié en Amérique du Sud

Selon le gouvernement chilien, il ne fait pas de doute que l'expérience est une brillante réussite avec une multiplication par deux de ses exportations au Canada qui ne se limitent désormais plus aux produits miniers mais s'étendent également au vin, au bois ou au poisson. «Le nombre d'investisseurs canadiens a aussi considérablement augmenté chez nous dans le domaine de l'électricité, du gaz naturel, du traitement de l'eau, des banques ou du transport et des communications, explique l'ambassadeur du Chili au Canada, Alvaro Zuniga Benarides. L'entente a particulièrement été bénéfique pour les entreprises de taille moyenne qui, autrement, n'auraient pas pu se lancer dans ce genre de commerce.»

Rappelant que la fin de la dictature en 1990 dans ce pays de 16 millions d'habitants a laissé beaucoup de travail à faire quant à l'amélioration du climat social et politique du pays, il note que l'entente de libre-échange a récemment contribué à l'établissement d'un premier programme d'assurance-chômage ainsi qu'à des efforts de réduction de la pollution de l'air à Santiago.

En ce qui concerne les critiques formulées non seulement par plusieurs mouvements sociaux au nord comme au sud mais aussi par le gouvernement de son imposant voisin brésilien, l'ambassadeur se fait diplomate. «Nous sommes relativement un petit pays dont le développement économique tient à sa capacité de tisser des liens commerciaux avec d'autres pays. Je ne peux pas parler pour de plus gros pays qui disposent sans doute d'autres moyens mais il nous semble que ce genre d'ententes commerciales est la seule façon d'espérer pouvoir rejoindre un jour les pays développés.»

Président-fondateur de Pega Médical, une petite compagnie de Saint-Léonard jouant les intermédiaires entre les entreprises spécialisées dans le matériel médical du Canada et d'Amérique du Sud, Ariel Dujovne constate qu'il est généralement plus facile de faire des affaires au Chili qu'en Argentine ou au Brésil. Cela est dû, selon lui, au fait que la réglementation y est généralement moins lourde, que les services commerciaux canadiens y sont bien établis et que les Chiliens ont développé l'habitude d'entretenir des liens avec l'étranger. «C'est habituellement plus difficile pour les Canadiens de s'adapter à la façon de faire des affaires là-bas que ce ne l'est pour eux d'en faire chez nous», constate celui qui réalise le tiers de son chiffre d'affaires dans les trois pays d'Amérique latine.

L'éléphant et la souris

Pays d'Amérique centrale d'à peine quatre millions d'habitants, le Costa Rica prévoit lui aussi tirer profiter de son entente commerciale avec le Canada qui entrera bientôt en vigueur et qui s'avère l'une des toutes premières au monde entre deux économies de taille si différente.

«Nous n'avons pas peur, affirme l'ambassadeur du pays au Canada, Carlos Miranda. Le Costa Rica a une longue tradition démocratique. Il partage avec le Canada des forces dans les industries pharmaceutiques, des biotechnologies et du tourisme.» Ses producteurs de pommes de terre se sont bien opposés à l'entente, pendant un certains temps, en réaction à l'importation par les chaînes de restauration rapide du pays de la frite canadienne, mais ils auraient finalement compris qu'il était question de deux types de pommes de terre différents.

Les représentants de la société civile du pays s'étaient pourtant fait remarquer par leur virulence contre la mondialisation et leur force en bloquant, il y a deux ans, un projet de privatisation de l'Institut costaricain d'électricité voté par le gouvernement sur la recommandation du FMI. Ne craignent-ils pas aujourd'hui de faire les frais d'un rapport de force défavorable dans leurs négociations commerciales avec les pays du Nord?

«Il ne peut y avoir de progrès social sans développement économique, assène l'ambassadeur. La chance a voulu que l'on soit voisin de grandes économies. La situation du Brésil est complètement différente. Il ne semble pas intéressé pour le moment de signer la ZLEA. Dans notre région, il s'est développé toutes sortes d'accords, aussi bien bilatéraux que régionaux. Ils servent d'exemples et aideront à réduire les inquiétudes de part et d'autre. Je crois que cela finira par donner un élan aux négociations sur la ZLEA.»

La compagnie de gestion des déchets Groupe EBI de Berthierville semble elle aussi croire que le commerce interaméricain a de l'avenir. Il lui a pourtant fallu les permis et autorisations d'au moins une quinzaine d'organismes et de ministères différents pour obtenir le droit d'exploiter un service de cueillette et d'enfouissement des déchets dans la capitale, San José. «La réglementation environnementale est beaucoup plus stricte au Costa Rica qu'elle ne l'est ici», explique sa coordonnatrice au marketing, Pascale Lapointe-Manseau.

La ratification de l'entente commerciale entre les deux pays devrait faciliter la vie de la compagnie au moment d'importer du Canada de nouvelles bennes à ordure. Devenue avec ses 75 employés locaux la plus importante dans son domaine au Costa Rica, la compagnie Groupe EBI envisage l'ouverture d'un second site au pays ainsi que le développement d'activités dans d'autres pays voisins.