Le Compass: une Jeep «de fille»

Jeep a conçu le Compass, un véhicule qui cible spécifiquement un immense segment de la population qui lui échappait jusque-là: les femmes.
Photo: Jeep a conçu le Compass, un véhicule qui cible spécifiquement un immense segment de la population qui lui échappait jusque-là: les femmes.

Pour ses fidèles adeptes, très majoritairement des hommes dans la trentaine et la quarantaine, la marque Jeep représente un véritable mythe du monde automobile. Ce mythe prend ses racines dans ces images de G. I. américains libérant l'Europe à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Plus tard, recyclé dans la vie civile, la Jeep en est venue à incarner le véhicule tout terrain suprême. Celui qui réussit à passer partout où les autres abdiquent et rebroussent chemin.

Mais ceux qui président aux destinées de Jeep, qui est la deuxième marque de commerce en notoriété dans le monde (derrière Coca-Cola, vous l'aurez deviné), sont déterminés à élargir leur auditoire avec un produit d'entrée de gamme. Pour ce faire, ils ont conçu le Compass, un véhicule qui cible spécifiquement un immense segment de la population qui leur échappait jusque-là: les femmes. En effet, leurs études de marché ont démontré que ce nouveau venu déplaisait souverainement aux amateurs de Jeep traditionnels, des «purs et durs», mais qu'il avait de bonnes chances de séduire la gent féminine. Il ne leur en fallait pas plus pour lancer la production du Compass, une Jeep qui trahit la plupart des idéaux établis par ses rustiques prédécesseurs, mais qui ratisse large afin d'attirer une nouvelle clientèle quitte, au passage, à diluer complètement les valeurs d'une marque aussi forte. Pour se justifier, Joe Eberhart, responsable du marketing chez DaimlerChrysler, affirme que: «bien des gens aiment la marque Jeep, la liberté qu'elle évoque, mais ils ne sont pas prêts à endurer les désagréments d'un véritable véhicule conçu pour le hors-route».

Une Dodge Caliber déguisée
Le Compass partage son architecture mécanique avec la Dodge Caliber, une compacte à traction avant, elle aussi disponible avec la traction intégrale en option. Vous avez bien lu: en version de base, le Compass est une Jeep dont seulement les roues avant sont motrices! Le fait que la traction 4x4 soit optionnelle sur une Jeep est, certainement, une pure aberration pour les fondamentalistes de la marque dont on imagine le désarroi. En plus, comme la Caliber possède un moteur transversal, une caractéristique incontournable sur un véhicule à traction avant, le Compass hérite, lui aussi, de ce long porte-à-faux au bout duquel la légendaire calandre Jeep semble pendre dans le vide, ce qui lui confère cet air un peu penaud.

Mais le malaise visuel ne s'arrête pas là: les proportions générales du Compass sont gauches, et le pilier-D renversé vers l'arrière est probablement le détail le plus inélégant de tout le véhicule. De plus, on se demande ce que viennent faire dans l'univers sémantique de Jeep ces ailes élargies façon Porsche 944 de 1981. L'on s'attend d'une Jeep à ce qu'elle arbore un air robuste et viril; une forme aiguë de fonctionnalisme ponctuée de quelques éléments symboliques puissants. Avec des proportions et une architecture incompatibles, le Compass opte plutôt pour la caricature et la parodie. Et jamais il n'arrive à nous faire croire qu'il est un véritable utilitaire.

Dollarama
À l'intérieur de l'habitacle, le Compass reçoit un autre cadeau empoisonné de la part de la Dodge Caliber: des matériaux plastiques indigents, dont l'aspect misérable porte un préjudice sévère à tout le véhicule. Pourtant, l'assemblage est de qualité, la disposition générale des commandes est irréprochable, et la nacelle d'instruments est lisible et bien agencée. Il s'agit donc là d'un habitacle agréable, bien dessiné, mais qui a subi les assauts impitoyables de comptables intransigeants, qui ont sabré les coûts de production en réduisant la qualité des plastiques jusqu'aux limites de l'acceptable.

Les sièges sont confortables et offrent un bon soutien latéral, mais leurs glissières d'ajustement sont plutôt encombrantes. Alors que certains constructeurs se targuent de dissimuler complètement les glissières de leurs sièges, celles du Compass sont aussi visibles que gênantes. Pour se distinguer, le Compass est muni de quelques gadgets dont l'utilité est toute relative: l'unité d'éclairage intérieur du hayon arrière peut se détacher et servir de lampe de poche et, toujours sur le hayon, les haut-parleurs peuvent pivoter vers l'extérieur afin de permettre aux propriétaires de Jeep Compass de bien pourrir la vie de leurs voisins, au camping, en leur faisant partager de force leurs choix musicaux douteux.

Le comportement routier du Compass est assez sain mais, chez Jeep, on a résolument opté pour un tarage très souple de la suspension et pour un plus grand débattement que sur la Dodge Caliber, pseudo capacité hors route oblige. Cette combinaison de souplesse et d'élongation procure un grand confort lors de longs trajets sur autoroute, mais provoque l'affaissement du train avant lors de manoeuvres d'évitement. Le moteur 2,4 litres, fruit d'une collaboration récente avec Hyundai et Mitsubishi, se tire très bien d'affaire et peut être jumelé à une boîte de vitesse manuelle à cinq rapports ou à une boîte automatique de type CVT. Cette dernière peut aussi simuler un mode manuel qui permet, à l'occasion, de la faire sortir de sa léthargie. Comme c'est généralement le cas avec une CVT, les accélérations départ arrêté sont un peu poussives, mais les reprises ont de la vigueur.

Les deux font la paire
La marque Jeep est à la croisée des chemins et elle vit une sérieuse crise d'identité: elle doit renforcer son image de robustesse pour satisfaire ses adeptes traditionnels tout en devenant plus accessible pour élargir sa clientèle. Au cours de la dernière décennie, Hummer a remplacé Jeep dans l'imaginaire de nombreux acheteurs de 4x4 en tant que symbole suprême de capacité hors route sans compromis. Ainsi assiégée, Jeep a conçu un autre véhicule, démagogiquement baptisé Patriot, à partir de la même plateforme que celle du Compass. Le Patriot, affublé de formes équarries et d'une personnalité beaucoup plus macho, sera lancé au cours des prochains mois. Toujours selon les études de marché de Jeep, le Patriot, pour sa part, devrait plaire à une clientèle majoritairement masculine. Et il s'agit là d'une première dans l'histoire de l'automobile: un constructeur qui décide de produire deux carrosseries distinctes à partir d'une même base mécanique en fonction des goûts et des aspirations, apparemment inconciliables, de ses acheteurs des deux sexes.

Collaborateur du Devoir

FICHE TECHNIQUE
Jeep Compass

- Moteur : I4 2,4 L
- Puissance : 172 ch / 165 lb-pi
- 0 à 100 km/h : 10,7 s
- Vitesse maximale : 185 km/h
- Consommation : 9,7 L/100 km
- Échelle de prix : 17 995 $ (Sport 4x2 Manuel) à 26 230 $ (Limited 4x4 CVT)

À voir en vidéo