Lula tourne politiquement une page néolibérale

Spécialiste de l'Amérique latine, Pierre Salama est professeur d'économie à Paris XIII, et directeur scientifique de la revue Tiers-monde. Entretien.

L'arrivée de Lula au pouvoir constitue-t-elle un électrochoc pour la région?

C'est un événement très important dans le monde latino-américain où tous les pays, sauf le Chili, sont en crise économique. Lula tourne aussi politiquement une page néolibérale. Une page qui pourrait aussi se rouvrir en direction de l'Europe. Si Cardoso s'était par le passé beaucoup tourné vers les États-Unis, Lula compte autour de lui des europhiles, y compris d'anciens réfugiés politiques en Europe, qui voient dans l'Union européenne un contre-pouvoir régional face aux États-Unis...

Comment vont réagir selon vous les États-Unis?

Washington ne pourra plus négocier le projet d'accord de libre-échange nord-américain comme il le désirait. Les États-Unis, inquiets de la faillite argentine, vont devoir lâcher du lest, pour éviter une contagion. Et puis, les intérêts économiques américains au Brésil sont très importants. Bush va donc jouer la carte de l'attentisme et tabler sur le rapport de force pour pousser Lula à rester le plus orthodoxe possible.

Le budget 2002 est déjà sur les rails. De quelle marge de manoeuvre Lula va-t-il bénéficier?

Même l'intelligentsia américaine commence à le reconnaître: la crise économique aidant, il y a d'autres manières de faire de l'économie et d'autres modèles de développement. Tous les candidats à la présidentielle brésilienne militaient pour un retour de l'État dans l'économie, pour une vraie régulation. C'est nouveau. Il existe pour un pays continental comme le Brésil des possibilités d'inflexion. Des mesures symboliques mais fortes peuvent être prises: une lutte contre le déficit démocratique, un combat contre l'insécurité qui touche d'abord les plus pauvres, ou une redistribution des terres. Lula pourra surtout dynamiser la demande intérieure par des redistributions de revenus propre à stimuler la croissance anémique, 1,5 % depuis deux ans.

Mais son alliance avec le libéral José Alencar lui permettra-t-il une telle politique?

Les milieux d'affaires qui appuient Lula ont des intérêts liés au marché intérieur qui pourrait être dopé avec une redistribution des revenus moins

inégalitaire.

Le protectionnisme donc, contre le libre-échange?

Le dilemme ne se pose pas ainsi. On peut manier les deux à la fois, l'exemple de la Corée du Sud en atteste. Cela permet une relance de la consommation intérieure par une redistribution des revenus et une amélioration de la compétitivité extérieure via une politique industrielle plus efficace. Pour cela, il faut réformer l'État. Or, une des raisons de la victoire pétiste tient à l'exemplarité de la démocratie participative. Le PT a montré qu'on pouvait commencer à satisfaire les besoins de base (éducation, santé, système sanitaire) d'une partie des 54 millions de Brésiliens qui vivent en dessous du seuil de pauvreté. Et ce, en évitant l'écueil de la corruption.

Lula marque-t-il le retour du néopopulisme, dans le sillage d'un Chavez au Venezuela?

Le populisme de Chavez, comme tous les populismes, vient du haut vers le bas. Le «leader charismatique» s'adresse pour obtenir la confiance, directement aux «masses» sans passer par les corps intermédiaires, via le clientélisme. Lula et le PT se sont, à l'inverse, appuyés sur la construction d'un parti qui est parti du bas vers le haut, qui s'appuie sur les relais traditionnels, institutions, syndicats, ou partis. Et puis, si Lula a perdu les élections dans le passé, c'est parce qu'il n'a pas su rallier le camp des plus pauvres, les plus démunis, les plus sensibles aux sirènes du populisme. Les plus pauvres ne votaient pas jusque-là pour Lula, ils ne l'ont d'ailleurs pas encore fait au premier tour, portant leurs voix sur le populiste Anthony Garotinho.

Lula va-t-il être forcé au pragmatisme?

Proposer une réforme fiscale pour taxer les plus riches et donner aux plus pauvres, c'est révolutionnaire! Au Brésil, la tranche la plus riche est seulement imposée de 25 %, moitié moins qu'en France! Ce qui effraie les milieux d'affaires, c'est plus ce que représente Lula que ce qu'il va faire. Lula peut-être conduit à faire du Jospin. Mais la mobilisation populaire va le pousser à ne pas céder trop vite à la realpolitik.