Portrait - Pro-aviation déploie ses ailes

Turbulences, tourmente, crise, perte de vitesse et pertes d'emplois: l'industrie aéronautique mondiale est au plus mal. Et pourtant, en dépit des secousses, Pro-Aviation, une PME de la région de Québec, garde le cap pendant qu'autour d'elle, les gros piquent du nez.

En trois ans, l'entreprise s'est imposée comme l'un des plus importants centre de formation en pilotage au Québec. «Au départ, nous étions deux. Nous sommes maintenant 45. Et en haute saison, nous disposons d'environ une vingtaine d'avions», affirme fièrement le président, Michel St-Pierre. Le chiffre d'affaires de l'entreprise dépasse aujourd'hui le million de dollars.

À 30 ans à peine, le jeune homme veille aujourd'hui aux destinées des deux succursales de son établissement d'enseignement privé. Celle de l'aéroport de Québec, ouverte en 1999, accueille une cinquantaine d'étudiants. Quant à l'autre, située à l'aéroport de Saint-Hubert, sur la Rive-Sud de la région de Montréal, on y trouve près d'une centaine de pilotes en formation. À terme, ils auront déboursé entre 30 000 $ et 40 000 $ chacun en vue d'apprendre à manier les commandes d'un avion, pour le plaisir ou pour faire carrière.

Avec son associé Martin Brandl et le soutien du Fonds régional de solidarité (FTQ) de la région de Québec, le jeune homme s'est donné pour mission d'aider les jeunes qui rêvent de piloter à trouver leur place sur le marché du travail. Aux autres, il promet une formation complète, sécuritaire, à la fine pointe de la technologie. «Nous sommes l'une des seules écoles à avoir des avions neufs, souligne-t-il. Nos concurrents ont des vieilles machines de 25 ou 30 ans. Mettons que ça n'a rien à voir».

N'empêche qu'il a lui même appris sur un vieux Piper, à l'aéroport de Victoriaville, à la fin des années 1980. À l'époque, il rêvait déjà de consacrer sa vie professionnelle à manier ces belles machines qui promettent à leurs amants bien plus que le pain et le beurre: l'aventure confortable, les voyages pas chers et une retraite dorée.

«Mon père était homme d'affaires. Mon grand-père aussi. Moi, je voulais absolument éviter de faire comme eux. Mais on n'échappe pas à la génétique», rigole-t-il aujourd'hui, dans son bureau de l'aéroport de Saint-Hubert. Il ne vole presque plus, même par plaisir. «Ces temps-ci, je passe plutôt mon temps dans le train entre Québec et Montréal...»

En quinze ans, il a néanmoins accumulé suffisamment d'heures pour pouvoir poser sa candidature à des postes de pilote de ligne. «J'ai fait de la patrouille de feu et du vol nolisé. J'ai été instructeur et chef instructeur. Et j'ai même failli être pilote pour Inter-Canadien, raconte-t-il. Ils m'avaient même recruté. Mais ils ont fermé avant que je commence à travailler. Je me suis donc retrouvé le bec à l'eau. »

C'est d'ailleurs ce coup du sort qui l'a poussé à fonder sa propre entreprise. «Le propriétaire de l'école pour laquelle je travaillais avait annoncé quelques mois plus tôt son intention de cesser les opérations. J'ai eu envie de prendre la relève, sauf que je n'avais pas les moyens de mes ambitions.»

Entre alors en scène Martin Brandl, autodidacte, passionné d'aviation et de mécanique, propriétaire d'un hydravion amphibie qu'il stationne sur son terrain de l'Île d'Orléans. «J'ai fait ma carrière en radio, comme fondateur et directeur technique de la station FM 93, confie-t-il. Mais j'adore les avions. Quand Michel m'a parlé de son projet, j'ai décidé de me lancer dans l'aventure pour baigner à temps plein dans le milieu du pilotage», confie-t-il, en entrevue téléphonique.

Contrairement à Michel Saint-Pierre, qui admet volontiers que les avions ne l'intéressent que lorsqu'ils fonctionnent, Martin Brandl sait comment réparer un moteur. D'un commun accord, les deux hommes se sont donc partagé non seulement les actions, mais aussi les responsabilités. Michel s'occupe de la gestion de l'entreprise, de la formation des élèves et de la négociation de partenaires stratégiques, tandis que M. Brandl est responsable de l'organisation des activités techniques et d'entretien.

Un décollage rapide

Les fondateurs de Pro-Aviation ont été les premiers surpris du succès de leur entreprise. «Nous sommes vraiment arrivés au bon moment dans l'industrie. Avant le 11 septembre, il y avait vraiment beaucoup d'intérêt pour l'aviation, souligne M. Saint-Pierre. Et nous n'avons pas eu de mal à attirer des clients, notamment grâce à nos deux Cessna 172R [quatre places] et à nos quatre Katanas [deux places] fraîchement sortis de l'usine.»

Mais la popularité du centre de formation auprès de la clientèle tient aussi à des facteurs intangibles: au professionnalisme des employés, à l'encadrement donné aux élèves. «Nous avons une approche qui attire les gens sérieux. Pas question d'être broche à foin comme c'est parfois la mode dans le secteur de l'aéronautique», explique-t-il. «Pro-Aviation, ce n'est pas pour ceux qui aiment l'ambiance aéroclub. Nous, on plaît à ceux qui veulent vraiment apprendre.»

À l'évidence, la formule a ses adeptes. Deux ans après ses débuts, à l'automne 2001, Pro-aviation a décidé de s'implanter dans la région de Montréal, en louant les installations et les appareils d'Aérotaxi, à l'aéroport de Saint-Hubert. «Ça marche encore mieux qu'à Québec. Même qu'on fait de la concurrence à notre école de l'Ancienne-Lorette», souligne le président.

On s'en doute, les attentats du 11 septembre ont eu un impact négatif sur la demande de services. «Mais c'est venu beaucoup plus tard qu'on le pensait». Jusqu'au début de l'été, les classes étaient pleines et tous les instructeurs étaient occupés. «Ça a ralenti pas mal depuis, surtout à Québec». La diminution de l'affluence touche surtout les pilotes professionnels. «Pour les amateurs, ça ne change pas grand-chose. Mais nous avons une plus grande proportion de professionnels que la plupart de nos concurrents».

Pour rassurer les étudiants qui craignent de se retrouver sans emploi à la fin de leur (coûteuse) formation, Pro-aviation s'est récemment associé au Cégep de Sainte-Foy et au Collège John-Abbott pour offrir une attestation d'études collégiales (A.E.C.) en Administration et pilotage. «Être pilote, ce n'est pas comme avant. Ce n'est plus seulement être aux commandes. C'est aussi faire de la psychologie, de la gestion du personnel, dit-il. Le cégep leur apprendra ce qu'il faut savoir sur l'industrie Nous, on s'occupera de leur montrer à bien piloter.»

Les premiers inscrits au programme devraient commencer leur formation de pilotage en janvier prochain. Si tout se passe comme prévu, ils obtiendront leur brevet de pilote professionnel en quatre ou cinq ans. «Ils seront prêts juste à temps pour se dénicher un emploi dans une grande compagnie, souligne M. Saint-Pierre. L'histoire nous démontre que notre industrie connaît des cycles de croissance d'environ 10 ans. Dans quelques années, il y aura en masse de débouchés.»

Même que Michel Saint-Pierre pourrait bien se laisser tenter. «Je n'ai pas complètement renoncé à voler moi-même, confie-t-il, mais pour le moment, ma priorité c'est d'assurer la croissance de mon entreprise.»

À cet effet, il mise sur le Québec d'abord. «Mais on pense à développer des liens à l'étranger. On vise surtout l'Angleterre. Mais on a des contacts en Russie, en Pologne, en Turquie et même en Corée...»